Le blues est à la source de nombreuses musiques actuelles. Il est presque partout et pourtant on ne le voit pas nécessairement. Bien vivant en Belgique aussi, il se cache sous différentes formes et est défendu par de nombreux artistes trop peu souvent mis en lumière.

Toute la musique que j’aime, elle vient de là, elle vient du blues, disait un célèbre chanteur français. Cette rengaine bien connue n’a pas été balancée sans fondement, bien au contraire. Le blues est en effet à l’origine des grands courants musicaux qui ont envahi le monde. Remonter à ses origines et en définir ses nombreuses influences serait un travail titanesque. Pour résumer, et sans trop se tromper, on peut dire que le blues, cousin du jazz, est une forme musicale vocale et instrumentale dérivée des chants de travail et des gospels afro-américains, qu’il est à l’origine du rythm'n'blues, du folk, de la country, du boogie woogie, du shuffle et bien sûr du rock and roll et de tous ses dérivés.

S’il n’y avait qu’un seul blues, cela simplifierait un peu les choses. Mais, pour corser l’affaire, il faut aussi compter sur celui du Delta, de Chicago, de Memphis, du Texas. Sans oublier le soul blues, le blues folk, le blues rock, l’électrique…

Le blues est d’abord un cri, celui des esclaves qui essayaient de retrouver de la force et un peu de réconfort face aux négriers qui leur faisaient subir de mauvais traitements. Ces chants - des work songs bâties sur des call and respons – s’accompagnaient d’une simple guitare, d’un harmonica ou d’un washboard ou, plus tard, d’un piano. C’était l’époque des Robert Johnson, Son House, Leadbelly ou encore Bessie Smith. La plupart des textes racontaient la dureté de la vie et de ses injustices dans une prose pleine de fatalisme, de double sens mais aussi d’humour.

Now, if you're white, you're alright
If you’re brown, stick around
But if you’re black, whooa brother
Get back, get back, get back


(Big Bill Broonzy)

Tout cela semble bien lointain dans le temps et aussi géographiquement. Mais alors, comment le blues est-il arrivé en Belgique ? J’étais tout jeune adolescent au moment où le blues a débarqué en Belgique, raconte Robert Sacré, chargé de cours en histoire des musiques afro-américaines à l’ULg et auteur de nombreux articles et ouvrages sur le blues. À l’époque, les musiciens étaient souvent en transit entre l’Angleterre, l’Allemagne ou la France. L’un des premiers à s’intéresser réellement à cette musique et à en faire la promotion était Yannick Bruynoghe. Il s’était rapidement lié d’amitié avec Big Bill Bronzy et était ensuite allé régulièrement à New York et à Chicago pour rencontrer un paquet de bluesmen. L’autre pionnier était Georges Adins qui s’occupait du festival itinérant American Folk Blues Festival. Adins a été très utile pour les bluesmen comme Howlin' Wolf ou Muddy Waters, car, parlant bien anglais, il arrangeait les contrats et aidait les musiciens à trouver la nourriture qui leur convenait, ajoute Robert dans un sourire.

Ces deux personnages n’ont pas ménagé leurs efforts pour promouvoir une musique que certains trouvaient parfois monotone. En effet, si les accords semblent plutôt basiques, ce qui est un leurre car ils ne manquent certainement pas de nuances, c’est souvent le texte qui fait la différence. Les néerlandophones, à l’époque, maitrisant mieux la langue anglaise que la plupart des francophones, furent parmi les premiers à se lancer dans l’aventure. On se souvient évidemment de Ferré Grignard et de son célèbre My Crucified Jesus, ou The Seatsniffers, Tee, The Rhythm Junks ou encore de Roland van Campenhout, d’ailleurs toujours bien actif actuellement.

Du côté francophone, sur les ondes radio, Nicolas Dor et Jean-Marie Peterken, qui diffusaient régulièrement du jazz, n‘hésitèrent plus à laisser une large place au blues dans leurs programmations. Et puis les Rolling Stones, très largement influencé par le blues, envahissent l’Europe et font naître quelques vocations.

Where is the blues ?
C’est l’époque où les festivals de jazz, de blues ou de rock trouvent donc leur place dans le paysage national, tant en Flandre qu’en Wallonie. Parmi ceux-ci, notons celui de Gouvy. C’est à la fin des années soixante que Claude Lentz se lance dans l’aventure.  J’organisais déjà des concerts, bien avant le festival de Gouvy, explique-t-il. On disait que c’était de la pop, mais c’était du blues. Il y avait des groupes comme Octopus, Lager Blues Machine, et Jenghiz Khan. À la fin des années septante, sur trois jours de festivals, dont deux sont consacrés au jazz, Claude Lentz ouvre clairement la scène au blues le dimanche. On y verra alors James Harman, Luther Allison, Memphis Slim, Canned Heat et d’autres grands noms internationaux qui partageront l’affiche avec des belges. Si le festival peut s’enorgueillir de tenir le coup depuis plus de quarante ans, tout n’est pas toujours rose car le manque d’aide à la culture et les tracas administratifs mènent la vie dure à l’organisateur.

D’autres festivals ont connu des hauts et des bas. Le Spring Blues à Ecaussinnes ou le Boogie Town à Louvain-La-Neuve ont fait les beaux jours du blues avant de s’éteindre doucement ou brutalement.

Actuellement, outre Gouvy, les festivals blues et assimilés, semblent tenir, bon gré mal gré, comme le Blues Peer Festival, Sjock Festival, Charleroi Blues Night, le Blues Program à Tamines mais aussi le Roots and Roses à Lessines.

Frédéric Marchal témoigne : Depuis 2010, le Roots and Roses intègre la dimension blues dans sa programmation et tous les artistes à l’affiche ont un lien plus ou moins direct avec le blues. Notre festival embrasse plus large que le blues, car nous allons aussi vers le rock. Pour lui, élargir les frontières et aller au-delà du blues, voire même s’en éloigner un peu, n’était pas une stratégie pour attirer plus de public, c’était plutôt un choix et une question de créativité. Dans les années nonante, il y avait une excellente créativité sur la scène blues qui s’est un peu diluée. Mais elle renaît avec force depuis quelques années. Sur la scène internationale, on voit des jeunes groupes qui assument pleinement leur dimension blues et qui apportent du renouveau. Par exemple London Souls, des jeunes américains purement blues, très créatifs et très actuel. Il n’est donc pas impossible que pour les prochaines éditions on réintègre une journée purement blues.

Du côté des artistes belges, la créativité revient bel et bien au devant de la scène. On se rappelle des grands noms qui ont fait et qui continuent à faire les beaux jours du blues, tels que l’infatigable Elmore D. ou Jean-Pierre Froidebise, mais aussi Marc Lelangue, dont l’album Deep In The Blues est une pure merveille ou Fred And The Healers qui devraient faire un come back. Et puis, il y a les plus jeunes et moins jeunes qui démontrent le regain de vitalité de cette musique. Les Boogie Beasts, par exemple, ou l’excellente harmoniciste Geneviève Dartevelle qui partage la scène avec l’intenable Renaud Patigny. El Fish, Howlin'Bill, Willy Willy & the Voodooband, Guy Verlinde. La chanteuse Linda Lou et son band Shade of Blues, le guitariste Sébastien Hogge qui vient de sortir un premier album, Consortium, mélangeant subtilement blues et jazz, Renaud  Lesire & Little Hook ou encore Gilles Droixhe, pour ne citer qu’eux et en en oubliant certainement plein d’autres. On pourrait les classer en deux grandes familles, ajoute encore Frédéric Maréchal. Ceux qui font du blues traditionnel et ceux qui repoussent les limites du genre, même si, pour ces derniers, on ne les classera pas toujours dans le blues, même si cela en est ! Tout est toujours une question d’étiquettes. The Experimental Tropic Blues Band, par exemple, développe un blues urbain, contemporain assez hard et évolue du coup dans le circuit rock. De jeunes groupes belges comme Moaning Cities font un blues un peu psyché, Scrap Dealers sont dans le blues rock garage. On pourrait aussi citer, dans un autre registre encore, Little X Monkeys qui a un pied dans le blues et un autre dans le country folk… 

Come on, let me hear some good belgian blues !
Bien entendu, il ne faut pas attendre la saison des festivals pour aller écouter tous ces talents. En cherchant un peu, on peut trouver d’excellents et dynamiques clubs ou cafés qui leur ouvrent la scène. Outre le célèbre Spirit of 66, qui alterne rock, country et blues, le Blues-Sphere, à Liège, est sans conteste l’un des endroits les plus actifs qui laisse une grande place aux jeunes et moins jeunes musiciens belges. Jean-Paul Brilmaker, le patron du club organise ainsi des « jam sessions blues » chaque mercredi et des concerts chaque samedi. On a eu l’occasion de découvrir Hammer The Blues Band, The Fleet avec Elmore D., The Dad, Chilli Willy, Steven Troch mais aussi des pointures internationales telles que Paul Garner, Johnny Rawls, Carvin Jones…

Ici aussi, si rien n’est jamais gagné d’avance, le club, qui existe depuis 2012, tient bon la barre et draine régulièrement en Outremeuse un public de plus en plus fidèle et connaisseur. Ailleurs en Belgique, le blues peut aussi compter sur le Bizon, le Café Montmartre ou le Brussels Rythm’Blues au Sounds à Bruxelles, le Blues Program à Tamines, Le Merle à Namur, le Missy Sippy à Gand et quelques autres endroits encore.

Si la vitalité du blues belge est là, encore faut-il aussi qu’il soit médiatisé. De ce côté-là, Classic 21 fait sa part du boulot avec Classic 21 Blues ou Dr Boogie de Walter De Paduwa et Route 66 animé par Jean-Yves Louis, même si ces émissions font quand même la part belle au blues américain. À une époque, Francis Delvaux animait Blues Café et traînait ses micros dans les clubs belges. On pouvait alors avoir régulièrement l’occasion d’entendre en direct et à la radio des groupes belges et internationaux performer en live. Blues café était l’idée de sortir des studios, témoigne Francis Delvaux dans un document d’archive de Classic 21. On voulait faire quelque chose de sympa, de simple et acoustique, avec l’idée en tête du musicien avec sa gratte dans un divan. Car le blues c’est ça aussi, c’est être près des gens, être au contact. Cela a vite pris de l’ampleur, d’autant plus que ce genre d’émissions était assez rare. À la VRT, par exemple, cela n’existait même plus. C’est pourquoi pas mal d’artistes néerlandophones étaient assez demandeurs pour être programmé dans Blues Café. Depuis le départ de Francis Delvaux, l’émission a été intégrée dans la programmation blues de Classic… mais sans les live.

Il faudra donc chercher sur la bande FM ou sur le web pour assouvir un peu plus ses oreilles de blues, avec les radios locales Equinoxe du côté de Liège, Crossroads animé par Robert Sacré, ou à Namur avec l’émission Jazz de Michel Goossens ou encore Black and Blue sur la radio universitaire namuroise Run. Sur papier, c’est plus complexe. Les magazines spécialisés ne sont pas légion et dans les médias traditionnels on réserve rarement de la place au blues, qui plus est belge. On notera du côté néerlandophone Back To The Roots, un mensuel très bien réalisé qui peu s’enorgueillir d’avoir pas mal d’abonnés en Flandre et aux Pays-Bas. Du côté francophone, il faudra se rabattre sur le web et lire les pages blues dans Jazzaroundmag.

Et pour terminer ce bref tour d’horizon, il est bon de mettre en lumière Naked Productions, l’un des rares labels belges spécialisés dans le blues. C’est chez eux qu’on retrouvera, entre autres, Little Hook, Marc Lelangue, Boogie Beast, Fred Bourbon ou Big Dave…

Little X Monkeys

On avait découvert Little X Monkeys au début 2014, lors de la sortie d’un premier album, Mystic River, qui avait titillé l’oreille d’un large public. Le groupe, originaire de Namur, avait surpris par son énergie et sa capacité à mêler blues, soul, bluegrass et folk dans un esprit très contemporain et un univers personnel. En plus d’être musicien, raconte François-Xavier Marciat, leader du groupe, je suis passionné d’histoire de la musique. J’ai l’habitude d’aller creuser et de voir ce qui s’est passé en amont, savoir d’où viennent les influences des musiques actuelles. J’écoutais pas mal de musiques seventies et je me suis demandé d’où venaient ces notes et ces sons. Petit à petit, je suis remonté jusqu’aux années vingt et trente. J’étais fasciné par Leadbelly ou encore Son House. Voilà pour les racines, qui ont bien été arrosées par la musique actuelle. Je suis passé par le rock ou le metal quand j’étais plus jeune, avoue encore le guitariste. Nous ne sommes pas nés en 1920 et nous avons été nourris de mille et unes influences. Notre but n’est pas de recopier un blues ou un folk traditionnel. C’est sans doute cette fraîcheur et cet esprit d’ouverture qui font mouche. C’est une sorte de pont entre Pokey LaFarge, qui intègre pas mal de musiques actuelles et se dirige contrairement à nous plus vers le jazz, et Alaska Gold Rush qui puise aussi dans le vieux blues, même si le produit final est bien différent. Le groupe (Francois-Xavier Marciat, Charline Mosseray, Justin Veronesi et Olivier Cox) vient juste d’enregistrer Call Me Robin Hood, un EP… en attendant un prochain album sur lequel le groupe travaille actuellement. On n’a pas envie de refaire le même album. On travaille sur des compos, on cherche, on a besoin de se renouveler à chaque fois. C’est dans notre nature.