Quatre ans après Everest, disque de la résurrection né dans la douleur, la formation la plus emblématique de notre scène pop se réinvente sur Nocturne au travers de dix grandes chansons modernes. Exploitant les richesses de l'électro avec un sens raffiné de l'épure et osant pour la première fois s'aventurer sur des sujets sociétaux, ces jeunes pères de famille quittent définitivement la post-adolescence pour entrer dans l'âge adulte.  Décryptage avec Antoine Wielemans et Lionel Vancauwenberghe.

L’histoire de Nocturne a-t-elle débuté là où celle d’Everest s’était achevée?
Lionel Van Cauwenberghe
 : Nous avions déjà touché à l'électronique sur Everest,  mais il y avait un goût de trop peu. En commençant à travailler sur Nocturne, nous souhaitions à la fois aller plus loin dans cette voie électro et sortir du plan « guitare acoustique et feu de camp ».  L’idée était de retirer les éléments de base de notre recette, de simplifier, d'enlever les couches pour rendre la matière plus malléable. Vu comme ça, ce disque s'inscrit est dans la continuité d'Everest mais il va aussi beaucoup plus loin.
Antoine Wielemans : Pour les textes, il y a, par contre, une vraie  cassure. Everest était profondément marqué par la disparition de mon frère Denis (batteur du groupe décédé en 2010 dans un accident de la route - Ndlr). Nous nous sommes posés beaucoup de questions sur les thèmes à aborder dans nos nouvelles  chansons. Comme nous n’avons pas trouvé de solutions immédiates, nous nous sommes d’abord focalisés sur la musique. On a composé Lionel et moi chacun de notre côté sans s’enfermer dans des idées prédéfinies.

Tous les membres de Girls In Hawaii ont fondé une famille.  Dans quelle mesure cette récente  paternité a changé votre rapport aux chansons?
L.V. :
Quand tu deviens père de famille, ton point de vue change complètement. Tu « sors » de ta petite personne. L'enfance, tu la regardes désormais de l’extérieur. Jusqu’à Everest, la plupart des chansons de Girls In Hawaii parlaient essentiellement de nous avec une vision post-adolescente et romantique. Avec Nocturne, nous ouvrons la porte.
A. W. : Un jour, notre batteur Boris (désormais remplacé par Bryan Hayart - Ndlr) m’a dit : Pour écrire une chanson, pourquoi tu ne lis pas le journal ? Pourquoi tu ne regardes pas le monde qui t’entoure ? Jusqu’à présent, c’était quelque chose que nous nous étions interdits dans le groupe. Mais à un moment donné, tu dois cesser de te l’interdire, même si tu sais que tu ne seras jamais Bob Dylan.  Alors, on a regardé le monde. Et il y a de belles choses dans le monde, mais aussi des réalités plus dures qui nous préoccupent. La chanson Up On The Hill évoque  la société qui se détraque. Blue Shape est inspirée par cette photo du petit Syrien d'origine Aylan, 3 ans, retrouvé sur une plage turque. Jamais nous n'aurions osé aborder de tels sujets auparavant.

 

 

Vous avez écrit plusieurs chansons de Nocturne sous hypnose. Pourquoi une telle expérience?
A. W. 
: J'ai vu un thérapeute pendant un an pour des raisons personnelles. Un jour, alors que je lui parlais de ma difficulté à écrire les paroles des nouvelles chansons, il m'a proposé une séance d'hypnose pour libérer la créativité qui était en moi. J'ai essayé et Lionel a aussi montré de la curiosité. Lors d'une telle séance, tu es plongé pendant deux ou trois heures en hypnose « semi-éveillé ». Tu es conscient et tu n'arrêtes pas de parler. Trois jours après, tu te souviens encore de tout ce que tu as raconté. Il ne faut même pas enregistrer. Ça nous a beaucoup aidés pour l'écriture.

Nocturne vous a-t-il permis d'identifier de manière encore plus précise l'ADN de Girls In Hawaii.
A.W.
 : Pendant l'enregistrement de Nocturne, on a beaucoup écouté de productions hip hop minimalistes, du genre PNL, où les chansons tiennent sur un beat et une voix. Ça nous a beaucoup influencés. Nous avions toujours pensé que Girls In Hawaii se caractérisait par sa fragilité et sa maladresse. Mais sur Nocturne, tous les morceaux sont  parfaitement en place dans les structures.  C'est en simplifiant nos morceaux que nous avons pu identifier ce qui nous caractérisait. Le seul endroit où il y a de la fragilité, c'est dans la voix et dans la mélodie.  Il est là, l'ADN des Girls.

C'est une toile de l'Anglais Tom Hammick qui illustre la pochette de Nocturne. En quoi son travail vous-a-t-il inspiré?
L.V.C. :
En fait, nous avons fait le chemin inverse. Ce disque a été conçu de manière très picturale. Quand on terminé le mixage, on a cherché la toile qui résumait le mieux nos chansons. Et cette peinture de Hammick nous a subjugués. Tout ce qu'il y a dans les morceaux de Nocturne s'y retrouve. C'est à la fois sombre et lumineux, tout est en clair-obscur. Ii y a même dans le fond une montagne qui pourrait se traduire comme le prolongement d'Everest. 

Est-ce que vous faites de la musique en 2017 pour les mêmes raisons qui vous ont poussés à enregistrer Found In The Ground – The Winter EP en 2003 ?
L.V.C. :
Fondamentalement, nous sommes toujours guidés par la même motivation. Celle de créer quelque chose de beau qui a du sens dans la vie de tous les jours. On l'oublie souvent, mais la notion de plaisir est aussi extrêmement importante au sein du groupe. Cela fait quinze ans que nous bossons ensemble. Il y a eu des hauts, il y a eu des coups durs, des critiques aussi, mais le plaisir est toujours là.

Avez-vous revu vos ambitions à la hausse avec Nocturne?
A.W.
 : Nous n'avons jamais eu de grandes ambitions. Lorsque Lionel et moi avons enregistré notre première démo, l'ambition était de réussir à faire des chansons qui nous plaisent.  C'est un truc con à dire, mais nous voulions  être fan de notre musique. À la sortie de notre premier EP, je me souviens que nous nous étions fixés pour ultime objectif, celui de jouer à la Rotonde du Botanique. Pour nous, c'était la salle mythique où nous avions vu tant de concerts mémorables. Trois mois après la commercialisation de Found In The Ground, on remplissait la Rotonde. Tout ce qui est venu après, c'est du bonus.


www.girlsinhawaii.be

Girls In Hawaii
Nocturne
[PIAS]