En 25 ans, Aka Moon est devenu l'une des formations essentielles de l'activité musicale en Belgique. Il y a 25 ans, venant d'horizons divers, Fabrizio Cassol, saxophone, Michel Hatzigeorgiou, basse, et Stéphane Galland, batterie, convergeaient en un trio dont le principe fondateur est la rencontre d'autres cultures, notamment musicales.  Alors que le collectif publie une quasi intégrale en 20 albums et se retrouve en studio pour un nouvel enregistrement, retour au sources d'Aka Moon avec Fabrizio Cassol, compositeur et saxophoniste.

Dans quel contexte est né Aka Moon ?
Fabrizio Cassol :
C'était une aventure, les années 1980. Le jazz européen émergeait et se dissociait du jazz américain. Il y avait déjà les influences du monde et des complicités avec la musique contemporaine, via Musiques Nouvelles par exemple. Cette époque est tellement multiple et parfois, je trouve qu'elle n'est pas très bien relatée. Il se passait une espèce de mouvement musical atomique.

Quelle a été l'influence d'un Henri Pousseur ?
Il avait cette force de donner la confiance aux autres et des exigences très hautes par rapport au phénomène de rencontre. Henri déhiérarchisait les musiques, le jazz, les musiques savantes et populaires. Même les chorales amateur pouvaient rentrer ! C'était une attitude pionnière de donner la place à des amateurs dans un monde culturel complètement cadenassé.

Quand Aka Moon a-t-il commencé ?
Il y eut d'abord Trio Bravo, avec Michel Massot et Michel Debrulle. Il y avait aussi Nasa Na, qui a  eu une vie courte mais très intense. Pour moi, Trio Bravo s'est arrêté quand Aka Moon a commencé.  Quand un fruit tombe d'un arbre, ça se prépare, on le sent venir, mais ça se passe en un quart de seconde. On a tout arrêté pour Aka Moon, Michel a quitté Toots pour lequel il jouait de la basse. Quand tous les cycles se mettent ensemble, il faut commencer quelque chose.

Qu'a représenté le fait de tout couper pour Aka Moon ?
Je gagnais très bien ma vie à l'époque : jazz, studio, musique contemporaine. L'argent coulait dans le monde de la culture. Pour tout quitter, il fallait du courage. Je ne sais pas si je le referais de cette façon-là aujourd'hui, mais je le referais s'il fallait le faire.

Qu'est-ce qui a déclenché ce mouvement ?
La rencontre avec les pygmées Aka, en Afrique centrale. Nous sommes allés dans le fond de la forêt, il y a 25 ans, j'en avais 27. Chez eux, la musique est complètement liée à la vie. Ils ne font pas de la musique, ils sont musique. C'est ce que j'ai toujours cherché chez les gens. Le fait de dire « je suis musique », et on n'en parle plus. Chaque moment de la vie a ses vibrations, et les vibrations, c'est du son.

Qu'avez-vous trouvé chez les Aka ?
Une forme de virginité. Ils fonctionnaient comme à l'ère du feu : pas d'élevage ni de culture, juste cueillette, ramassage et chasse. C'était il y a 25 ans, déjà le début de la fin, à cause de la déforestation. Quand j'en rencontre maintenant à Kinshasa, leur chant, leur vocabulaire, leur patrimoine sont en réduction. Comme les Pyramides d'Égypte, ils sont protégés par l'Unesco. Mais s'ils ne peuvent plus aller à la chasse à l'éléphant, pourquoi la chanteraient-ils ? À l'époque, c'était une initiation pour devenir un homme. Maintenant, ils sont devenus alcooliques…

Comme les Indiens d'Amérique… Pourquoi Aka Moon ?
En quittant les Pygmées, c'était la pleine lune chez eux, et voilà ! Le fait d'aller là-bas est une chose, le fait de revenir en est une autre. On rentre dans les chocs émotionnels.

Qu'avez-vous appris là-bas ?
La façon de jouer les morceaux. Chaque composition a un principe, mais pour la combinaison, là, les Pygmées nous ont donné la clé. Dans le premier album Aka Moon, tous les morceaux  énoncés ont un aspect rythmique et une façon de le connecter avec l'harmonie et les mélodies. Dans Rebirth, en public au Kaai, tout est connecté ! Il n'y a plus de forme préconçue comme dans le jazz, c'est le travail sur la non-forme. Nous étions dans un tel état énergétique que les formes devaient être reconsidérées.

Ce n'est pas la première fois qu'elles sont mises en cause dans le jazz moderne.
C'est arrivé à plusieurs reprises dans l'histoire du jazz. John Coltrane a d'abord évolué dans les formes classiques et, à partir du moment où son niveau vibratoire est devenu plus intense, il a dû changer les formes. Coltrane a commencé à rendre ces formes de plus en plus complexes harmoniquement. D'abord ce fut un travail d'implosion dans la forme, puis il a fait exploser la forme. On est alors dans des formes cosmiques.

Comment voyiez-vous la non-forme dans Aka Moon ?
On a essayé d'imaginer les principes de la non-forme au sein du trio. D'une part, tout pouvait prendre une forme différente ; de l'autre, tous les trois, dans le trio, on pouvait changer la forme comme on volait. Tout était combinable, jusqu'au plus petit élément, et recombinable à l'initiative de chacun de façon libre.

Comment cela se passait-il concrètement ?
Alors qu'on jouait un morceau, l'un d'entre nous décidait d'en commencer un autre. Ou bien l'on superposait des vitesses rythmiques comme on ne le faisait jamais dans l'improvisation. Parfois, dans des moments de transition, l'on jouait chacun un morceau différent, de manière transitoire donc, mais cela pouvait fonctionner car ces compositions avaient des noyaux communs. Tout cela crée des impulsions énergétiques et l'on rentre dans un autre monde.

Peu de temps après le séjour chez les Aka, vous êtes allés en Inde.
Ce fut un chapitre gigantesque. Là, on est dans un autre temps, lyrique et narratif, et pas superposé comme en Afrique. En Inde, l'art, c'est une chose après l'autre, après l'autre. Chaque musique a son harmonie rythmique. Quand on combine des choses nées séparément, comme la polyrythmie africaine et la narration lyrique indienne, se produit une nouvelle harmonie rythmique. Pour changer les musiques, les faire évoluer, je les fais se contaminer par d'autres choses.

Quelle l'importance de la composition dans le trio ?
Dans Aka Moon, je suis quasi le seul compositeur. Stéphane a commencé un peu maintenant, Michel très peu. Moi je compose comme un boulimique. 21 albums en 25 ans, et je n'ai pas fait que cela ! La composition, c'est ma vie. Je ne compose pas pour m'exprimer, mais pour laisser s'exprimer ! L'inverse d'un songwriter. Je compose pour que des gens puissent laisser s'exprimer un pan de leur identité culturelle. Face à un grand maître indien, je ne vais pas composer pour lui imposer quoi que ce soit. Je vais le faire pour lui proposer de me proposer de jouer, et pour l'enjoindre à exprimer le meilleur de ce que représente son patrimoine humain, culturel, spirituel.

Comment les choses se passent-elles au sein du groupe ?
Nous sommes dans une relation culturelle particulière. Au quotidien, on n'est pas du tout dans ce monde-là. Michel est au Conservatoire, il aime l'intimité, les hommages comme celui qu'il rend à Toots. Stéphane saute dans de grosses machines, le hip-hop, Joe Zawinul, récemment Ibrahim Maalouf. Aka Moon, c'est tellement de groupes en un ! Mais Aka Moon est le lieu où chacun peut s'exprimer tel qu'il est pleinement. Au fil du temps, chacun a une vision différente, qui doit continuer à avoir sa place dans l'évolution du groupe.  On est trois musiciens, trois personnalités, et ce n'est pas rien, des artistes ! On est un peu têtus dans le fait de devoir réaliser quelque chose : Stéphane doit réaliser quelque chose, Michel doit réaliser quelque chose, je dois réaliser quelque chose. Il faut toujours observer l'évolution des autres et en tenir compte, s'en nourrir.

Après 25 ans et 23 albums, vous êtes à nouveau en studio, tous les trois, à Bruxelles.
Notre relation, à nous trois, est mystérieuse. En nous retrouvant au studio, j'ai vraiment l'impression qu'il y a quelque chose de karmique entre nous. Comme si l'on s'était donné rendez-vous, dans cette vie-ci, avec des choses que l'on a vécues dans des vies précédentes. C'est de cet ordre-là.

Et le fait de se retrouver à vous trois, sans invité ?
C'est fondamental dans notre conception, pour redévelopper l'improvisation. Beaucoup de choses que l'on fait se sont généralisées, mais pour nous, cela reste un défi. On est à la limite du possible sur ce défi. Le trio doit aussi montrer où chacun en est. Le son de Michel a radicalement changé, celui de Stéphane a radicalement changé, le mien a radicalement changé. Et il faut qu'on se mette dans ce noyau atomique Aka Moon pour comprendre comment les changements ont été aussi importants ces dernières années.

Quel est le défi de ce 24e album ?
Il faut le réussir, rester vigilant. Jusqu'à là dernière seconde, on visite des espaces sonores qu'on n'aurait jamais visités, jamais, jamais. Et énergiquement, c'est toujours un mystère. Chaque fois qu'on se combine, un flux d'énergie jaillit, que l'on ne contrôle pas. On ne contrôle que la direction qu'il va prendre, c'est le rôle de la composition. En allant en Inde, juste après être rentré de chez les Pygmées, je pensais d'abord qu'on allait se brûler, être carbonisés par le feu qu'on avait. L'Inde nous a appris à maîtriser cette énergie et, aujourd'hui, cette relation est toujours là, elle est au centre. L'on ne peut recevoir une telle énergie d'un collectif sans, avec grand soin, essayer de la mettre au service de quelque-chose et de l'honorer. Sinon on la gaspille, gaspille.

www.akamoon.be

Nouveaux défis dans un monde qui se cloisonne

Les temps changent, et pas toujours dans le bon sens. Fabrizio Cassol se rappelle que, en 1996-97, toute l'équipe de Doudou N'Diaye Rose et ses quatorze percussionnistes ont raté l'avion. Il venait avec ses quatre femmes, les petits enfants, etc. Au total, ça faisait une cinquantaine de personnes. Au final, ils sont tous arrivés. Ce n'était pas compliqué à gérer. Maintenant, la construction de projet devient beaucoup plus difficile. Avec le durcissement de certains règlements et de certaines attitudes, notamment dans la délivrance de visas, l'on ne sait jamais si les artistes vont arriver. Le saxophoniste et compositeur se souvient ainsi de la mésaventure d'Amir El Saffar : Ni Irakien, ni Américain, il devait venir jouer avec nous à Marseille, en provenance de New-York. Il a été arrêté dans l'avion, dont on l'a fait sortir pour l'interroger. C'est le monde d'aujourd'hui, il a raté l'avion et le concert. Ce n'est pas mieux en Belgique. Passant par l'aéroport de Zaventem en provenance du Rwanda, Fabrizio Cassol découvre un groupe de danseurs et musiciens congolais, impliqués dans le projet Coup Fatal. Arrivés cinq heures avant moi, ils étaient toujours assis par terre, à gauche, devant les guichets de police. Ils sont restés quatre heures sans qu'on leur donne une bouteille d'eau. Tout était parfaitement en règle. Triomphale, la tournée avait commencé sur un rythme de trois mois ici, trois mois en Afrique. Il a pourtant fallu que Fabrizio Cassol intervienne pour débloquer la situation. Sans compter ce que les musiciens doivent endurer chez eux, notamment pour obtenir un visa. On les considère comme suspects, mais aussi comme des moins que rien. L'interculturalité, c'est aussi tout ça ! 



Un box, une tournée, deux grandes fêtes anniversaires

On n'a pas tous les jours 25 ans. Aka Moon célèbre l'événement par une anthologie en vingt albums originaux, dont un inédit, qui retrace la riche carrière du groupe, au centre de rencontres parfois aussi improbables que toujours aussi passionnantes. Le trio a profité de ce vingt-cinquième anniversaire pour se retrouver, à trois, en studio. Le nouvel album doit sortir en même temps que démarre une tournée, toujours en trio.

Mais il y eut tellement d'invités féconds du groupe depuis 25 ans que l'anniversaire ne pouvait les oublier. Une première fête a lieu le 24 octobre, au Théâtre National à Bruxelles, dans le cadre du Festival des Libertés. On y entendra, entre autres, le saxophoniste américain Mark Turner, le Turc Misirli Ahmet, maître de la darbuka, Umayalpuram K. Sivaraman, maître du mridangam, tambour carnatique de l'Inde du Sud. L'on retrouve Aka Moon le dimanche 3 décembre au Palais des Beaux-arts de Bruxelles, avec à nouveau une pléiade d'invités : le guitariste américain Miles Okasaki, le violoniste et chanteur manouche Tcha Limberger, le trompettiste américain Amir Al Saffar, le maître du kaval, flûte balkanique Nedyalko Nedyalkov… ça part un peu dans tous les sens, conclut Fabrizio Cassol.