Si la Belgique est une terre de festivals, elle semble aussi être une terre de studios. Aux côtés des incontournables, les petites structures ont, ces dernières années, poussé comme des champignons un jour d’automne. Rares sont pourtant les lieux où l’on passe le mur du son… Exception: le Blackout Studio.

Qui ne connaît pas le mythique ICP à Bruxelles ? De Cure à Jean-Jacques Goldman, de Front 242 à Charles Aznavour, de Renaud à Michel Polnareff, ils sont nombreux à avoir poussé ses portes, voire logé ou fait quelques brasses dans sa piscine. Les lieux s’ouvrent aussi à certains événements. Du haut de gamme, que l’ICP, dans une catégorie où figurent désormais aussi les Daft Studios érigés à Géromont, dans la commune de Malmédy. Parmi les services proposés, outre l’enregistrement bien sûr (Amenra vient d’y passer pour son album Mass VI), figurent aussi du logement, des espaces d’écriture, de démo et de pré-production de tournée. Les connexions de Stijn Verdonckt, le proprio, permettent également d’accéder à une quantité d’instruments vintage. Résidence, showcases et listening sessions comptent de même parmi les activités du mythique Jet Studio à Bruxelles. Le « petit plus » peut parfois s’avérer bien utile : sur la frontière franco-belge, le label Gaw! Bastards Records est associé au studio du même nom et permet aux artistes d'être publiés sur des mixtapes gratuites pressées et diffusées chaque année à 1.000 exemplaires. Reste que tout ceci est encore et toujours fort lié à du traditionnel. Dans un secteur où, avec sa solution à 360°, le Blackout Studio fait donc figure d’exception.

Le Blackout, j'en ai toujours entendu le plus grand bien mais je n'y ai jamais mis les pieds, confie Didier Gosset, le boss de Black Basset Records. Je sais simplement que c'est là qu'a été enregistré ce qui est, à mes yeux, le meilleur album belge de ces 12 derniers mois : Not For Music, par Emptiness. À défaut d’être un village, le monde est petit : Jérémie Bézier et Olivier Lomer, respectivement bassiste/chanteur et guitariste/claviériste d’Emptiness sont producteur et graphic designer au sein du studio en question. Vous l’aurez compris : leur équipe prend aussi en charge clips vidéo, pochettes, flyers, affiches, site web, bref, la panoplie complète !

Comment tout cela a-t-il commencé ?
Jérémie Bézier :
On a commencé il y a neuf ans à peu près. Au départ, on est plutôt musiciens. C’est avec mon ami Olivier qu’on a d’abord eu cette idée. On voulait se trouver un petit local pour répéter, se mettre confortables. Et si l’endroit était pas mal, on imaginait monter des parois, commencer à enregistrer des petites choses. Et finalement, on a trouvé ce chouette endroit-là, près de chez nous dans notre quartier, à Schaerbeek. Vu son potentiel, on s’est mis à réfléchir beaucoup plus sérieusement, on s’est dit pourquoi ne pas en faire profiter d’autres personnes, et penser à un projet un peu plus sérieux ? Ça a commencé comme ça…

Les activités annexes ont été développées ensuite ?
La vidéo est venue par la suite. Comme Olivier est graphiste et travaillait déjà sur des pochettes d’albums, c’était plus basé sur ce genre de visuels. Je me spécialisais dans le son, et lui dans l’image : on trouvait déjà le concept assez original. Mais voilà, on a lancé ce projet sans regarder ce qui se faisait autour. On n’a pas fait une étude de marché, on a foncé tête baissée parce que c’est notre passion. Et on s’est dit que si ça ne marchait pas, au pire, on aurait un chouette endroit pour faire nos trucs.

Et après coup, vous n’avez pas cherché si ça se fait aussi ailleurs ?
Pas du tout… À l’époque, je faisais des stages dans quelques studios et je voyais un peu comment ça marchait. J’ai eu la chance d’être formé par Xavier Carion, le guitariste de Channel Zero, qui a aussi son home studio. J’étais là comme assistant, lui était producteur, mais concrètement, j’enregistrais des groupes et je voyais le potentiel de ces petites structures.

Aujourd’hui, tout est plus accessible…
Les choses ont pas mal changé, et opter pour une petite structure n’oblige pas à se ruiner pour la mettre en place, simplement. C’est parfaitement dans la réalité du marché : quelque part, les gens ont plus besoin de l’expérience, de personnes autour d'eux, d’avoir un chouette petit endroit. Disposer de budgets pour être dans de grands studios, ça veut dire qu’il faut déjà être passé par pas mal d’étapes pour y arriver. Finalement, je trouve que ça répondait bien à l’attente que j’avais, moi comme musicien, à la recherche d’un endroit comme celui-là.

Ce n’est pas parce qu’on est musicien qu’on sait tourner un clip : la différence se situe au niveau du professionnalisme ?
Oui. Je pense que tout faire tout seul est difficile. Ce progrès technologique, que ce soit accessible ne nous fait pas peur. D’ailleurs, c’était déjà un peu le cas il y a neuf ans. Les gens pouvaient s’acheter des instruments ou des programmes plus facilement, et c’est aussi ce qui nous a permis de monter cette petite structure. Mais avec les années, on a réussi à investir dans du matériel professionnel, grâce à notre travail, sans se ruiner et avoir dû chercher une certaine clientèle.

Ce que vous proposez, ce n’est jamais obligatoirement le package complet ?Non, pas du tout. Maintenant, si quelqu’un souhaite que tout son projet se fasse ici, c’est chouette, c’est aussi une « aventure ». Les musiciens viennent, ils travaillent sur un enregistrement, Olivier passe leur montrer où en est la pochette, eux réagissent, lui écoute ce qu’ils sont en train d’enregistrer, ça l’inspire, et il peut continuer à travailler dans la bonne direction. Ça a quelque chose de très sain et de très motivant. Pour les musiciens, et pour nous aussi. On voit un peu le truc qui se construit, mais sous différentes facettes, pas juste du son, pas juste de la technique.

Quand on découvre sur votre site quels ont été vos clients, ils semblent en majorité relever du rock dur, non ?
C’est vrai. C’est parti du fait que nous sommes aussi musiciens, comme notre cercle, et qu’il est plutôt métal. Après une ou deux prod métal, ce sont des gens du métal qui les entendent, qui en parlent, et voilà, quelque part, ça reste notre spécialité… Mais ce n’était pas spécialement l’idée à la base. On pensait quand même s’ouvrir au maximum, et d’ailleurs, on ne fait pas que ça non plus. Mais je dirais quand même un bon 75%. À côté, on fait aussi des voix off pour des pubs par exemple, des choses qui n’ont rien à voir.

Mais l’étiquette est là ?
Ça continue à nous poursuivre, et ce n’est pas plus mal. Ce qui manque, ce ne sont pas des bons studios avec du bon matos, ce sont des personnes, des producteurs qui comprennent un certain style de musique et qui vont faire les bons choix au bon moment. Là, je sais ce qu’est une prod métal, je sais ce qui sort et ce qui serait un bon choix en termes de mix, de tout… Essayer de viser juste : je pense que c’est là qu’est la force du studio. Les musiciens savent que s’ils viennent ici, on ne va pas sortir n’importe quoi. Et on essaie aussi de rester ouverts aux autres styles de musique.

Vous touchez la Belgique aussi bien que l’étranger ?
La plupart de nos clients sont belges, beaucoup viennent de Flandre, mais on a déjà eu des groupes du Portugal, d’Angleterre, de France, d’Allemagne, des Pays-Bas, de Norvège, même des États-Unis, en tournée… Du joli monde en fait et de différents horizons, c’est intéressant.

Beaucoup de Flamands, ça s’explique ?
Pas vraiment… Je pense que la scène y est peut-être plus active en général, et ils sont peut-être mieux renseignés sur la façon d’obtenir des subsides, ce qui leur permet de plus vite s’entourer. Certains viennent même enregistrer des voix pour des pubs, pour la télé flamande, les radios. On ne comprend parfois même pas ce qu’ils disent - évidemment, ils viennent avec leur producteur - mais le travail se fait. C’est marrant, finalement, ce n’est jamais une barrière quand on a simplement envie de bien faire les choses…

www.blackoutstudio.be