Enfin décomplexée du lourd héritage du passé, la jeune génération francophone ose  enfin faire le choix de sa langue maternelle pour défendre des projets musicaux modernes loin de l’univers de Jacques Brel ou de Julos Beaucarne. De RIVE à Témé Tam, de Blondy Brownie à Faon Faon, de  la jeune Angèle à Atome,  en passant par Nicolas Michaux ou Ivan Tirtiaux, cette scène bouillonnante fait bouger les lignes, dépoussière les partitions mais ne bénéficie pas toujours du soutien qu’elle mérite.  Et pourtant, la qualité est bien là.

Fishbach, Juliette Armanet, Tim Dup, Paradis, Ben Mazué,  Clara Luciani, Eddy De Pretto…  L’année 2017 a vu l’émergence de nombreux nouveaux talents musicaux venus de France qui ont fait le pari de s’exprimer dans la langue de Francis Cabrel sans pour autant être étiquetés « variétés ». Et en Belgique? Si tous les projecteurs se fixent, à raison, sur les prestations discographiques et scéniques des leaders de  notre scène hip hop (Damso, Roméo Elvis, Caballero & Jeanjass, L’Or Du Commun),  ça bouge aussi beaucoup au rayon « chanson » avec de la fraîcheur, de l’originalité et de la pertinence.

 Après avoir été plébiscités à la fois au concours Du F. dans le texte et aux Franc’off  de Spa, RIVE et Faon Faon  travaillent sur leur premier album respectif prévu cette année. La jeune Angèle a dépassé depuis longtemps le statut de « phénomène » des réseaux sociaux  et peaufine actuellement un premier long format écrit en français avec Veence Hanao et Matthew Irons de Puggy.  Sur leur album inaugural Almanach, Catherine De Biasio et Aurélie Muller, les deux filles un peu fofolles de Blondy Brownie, invitent Adamo pour un Ping-Pong musical qui sent bon les émissions de Maritie et Gilbert Carpentier. Tout un symbole. Et puis, il y a tous les autres qu’on n’associe pas nécessairement à cette famille de la chanson française bien qu’ils en partagent les gènes. Nous  parlons de Témé Tan, de Scylla, de Nicolas Michaux, de Mortalcombat  ou encore de Mathias Bressan (voir par ailleurs notre article) qui repoussent les frontières musicales avec pour seuls points communs l’usage de leur langue maternelle et la volonté de créer leur propre univers.

Le choix des mots, le chic du propos
De manière inconsciente ou non, les succès de Stromae et de Christine & The Queens ont décomplexé le public et les artistes par rapport à l’usage de la langue française, analyse Olivier Biron, attaché de presse indépendant (pour Faon Faon, RIVE, Eddy De Pretto) et responsable de la communication pour le festival Francofaune. Tant en France qu’en Belgique ou au Québec, une nouvelle génération d’artistes nourris d’influences anglo-saxonnes ose désormais écrire en français. Et quand je dis « ose», c’est parce qu’il y une véritable prise de risques dans ce choix. Un auditeur n’écoute pas une chanson en français de la même manière qu’une chanson en anglais. Un groupe pop belge peut raconter n’importe quoi en anglais, ça passera. On le jugera pour son look, sa musique ou son attitude, mais jamais pour ce qu’il dit. Par contre, il suffit parfois d’un mot mal choisi dans le refrain d’un texte en français pour se faire griller dans la presse spécialisée ou auprès du public.

Le parcours de l’auteur-compositeur Ben Bailleux reflète parfaitement la réflexion d’Olivier Biron. Après avoir défendu ses  compositions  en anglais dans les groupes pop The Tellers et Paon, Ben Bailleux revient dans la lumière avec Ebbène, un projet 100% français. Gamin, lorsque j’ai pris une guitare dans les mains, mes premières chansons étaient en français, mais je suis passé très vite à l’anglais parce ça correspondait à ce que j’écoutais. Voici deux ans, j’ai voulu me lancer dans un truc plus intimiste et la langue française s’est imposée presque de manière naturelle. Alors que je n’éprouve aucune difficulté à écrire en anglais, les chansons d’Ebbène m’ont pris du temps. En français, tu t’exposes davantage, tu ne peux pas te cacher. Tu dois faire gaffe.  Chaque mot doit être à sa place.

Cette démarche est également suivie par César Laloux, multi-instrumentiste qui s’est fait connaître au sein du groupe rock indie BRNS et qui manipule désormais la langue de Molière dans son groupe Mortalcombat. Révélé avec No More Rainbows, un premier album d’électro/pop « in english », Nicola Testa griffonne aussi des textes en français qui pourraient peut-être se retrouver sur son prochain disque. Même parcours pour Remy Lebbos (Vismets) et David Picard (Applause) avec leur nouveau groupe Atome dont le premier single Voix Lactée fait l’objet d’un joli buzz. Quand nous avons lancé Atome, nous avons opté pour des textes en français et une grammaire musicale pop qui soient comprises par tous sans pour autant tomber dans un minimalisme niais. On y est allé de manière décomplexée, sans trop tenir compte de cette tradition très lourde de la chanson française.

Appellation non contrôlée
Programmatrice sur La Première (RTBF) et créatrice de l’émission de référence Sacré Français ! qui souffle ses vingt bougies, Alexandra Vassen se réjouit de la diversité et de la qualité des projets francophones émergents. Qu’ils  viennent de France, de Belgique ou d’ailleurs. À La Première, nous avons toujours été attentifs à ces nouveaux projets en français. Des groupes comme RIVE, Faon Faon ou Nicolas Michaux, on les soutient depuis le début. Mais il faut bien reconnaître que ce ne pas le cas pour d’autres radios. Pour moi, il y a un gros problème d’appellation. Quand on parle de « chanson française », on pense au pire à de la variété, au mieux aux grands auteurs comme Brel, Brassens, Ferré ou Aznavour. Témé Tan, RIVE ou Blondy Brownie s’expriment en français mais ça n’a rien à voir avec de la chanson française. Dans mon émission Sacré Français !,  je passe des artistes qui font de la chanson moderne en français. Il y a de la pop, de l’électro / pop, parfois du hip hop…

Cet a priori parfois très négatif sur le terme « chanson française » fait perdre beaucoup de temps et d’énergie aux nouveaux artistes francophones dans un monde culturel où les traditions sont encore très fortes.  Il faut dépoussiérer ce terme de chanson française, convient Olivier Biron. Mais ce n’est pas évident. Certaines radios qui passent du français parce qu’elles ont des obligations de quotas se confinent à la variété ou aux têtes de gondole poussées par des grosses maisons de disques. Chez nous, les projets plus modernes comme Faon Faon ou RIVE ne trouvent pas facilement leur chemin sur les ondes. Pourtant, il y a de la demande du public. Au festival Francofaune, qui en est à sa quatrième édition, nous préférons parler de chansons plurielles. Sur l’affiche de l’édition 2017, nous avions ajouté le slogan « Pour la biodiversité musicale ». La programmation allait d’Albin De La Simone à Scylla en passant par RIVE ou L’Or Du Commun. On est loin de l’esprit « biennale de la chanson française » et c’est tant mieux.

Valeur ajoutée
En France, des artistes émergents comme Fishbach ou Paradis trouvent refuge sur des majors du disque (Sony pour la première, Universal pour les seconds) qui bénéficient de gros moyens pour la promotion et ont plus de poids sur les radios. Chez nous, à quelques rares exceptions (le duo Delta signé chez Universal), les projets les plus excitants en français sont signés sur des labels indépendants. La promotion pour ces nouveaux artistes se fait le plus souvent par des attachés de presse free-lance. Ils travaillent sur la sortie d’un EP ou d’un album mais ça s’arrête vite, faute de moyensil n’y pas de vue sur le long terme, souligne Alexandra VassenEn Belgique, comme ce fut le cas pour le hip-hop francophone, le salut vient souvent de la scène. À ses débuts, RIVE s’est inscrit à tous les concours (Du F. dans le texte, Franc’Off). La stratégie s’est avérée payante. Non seulement, ça nous a donné de la visibilité, mais ça nous a permis de décrocher plusieurs dates de concerts, nous expliquaient Juliette et Kévin. Artistiquement, c’était la manière idéale de faire avancer le projet. Lorsque nous avons été sélectionnés pour la finale de Du F. dans le texte, il a fallu mettre les bouchées doubles pour présenter un concert qui tienne la route. Nous devions être prêts pour la finale. C’était très motivant. Nous avions un  agenda à respecter. Sans cette échéance, nous nous serions peut-être perdus en chemin.

 À ses débuts, RIVE chantait en anglais. Lorsque j’ai écouté les premières maquettes, ma première réaction a été très spontanée, se rappelle Rémy Lebbos, réalisateur du premier EP du duo et de leur futur album.  Je leur ai dit : Si vous gardez l’anglais, on dira de RIVE que c’est du « Portishead wallon ». Par contre, si vous écrivez en français, on parlera de vous comme un nouveau projet avec de la valeur ajoutée. Dans leur tête, ils pensaient la même chose. 

Pour Alexandra Vassen,  les qualités intrinsèques d’un artiste chantant en français s’expliquent aussi par le choix de la langue. C’est l‘évidence même. Pour moi, le français reste un plus. De plus en plus d’artistes commencent à le comprendre. En anglais, il y a souvent un problème d’accent. Sans parler de la concurrence qui est plus forte. Je remarque aussi que les auteurs qui écrivent en français composent leur musique autrement. Comme ils savent que le texte sera décortiqué et compris de tous, ils feront en sorte que la musique soit à la hauteur. Les albums de Nicolas Michaux et de Témé Tam sont deux bons exemples. Musicalement, c’est bien plus fort et original que n’importe quel disque de pop / rock sorti chez nous.

Est-ce que notre chanson française va connaître le même succès que  notre scène hip-hop ? Les choses prendront plus de temps. Le hip hop vient de l’underground et a appris depuis longtemps à fonctionner avec ses propres structures sans attendre que les médias traditionnels le soutiennent. Le public hip hop est plus jeune et hyperconnecté. Les Roméo Elvis, Isha et autre Caballero & JeanJass  sont omniprésents  sur les réseaux sociaux. Un Ivan Tirtiaux ou un Nicolas Michaux ont, par contre,  plus besoin des  radios et de la presse écrite pour toucher les gens, précise encore Olivier Biron. Mais le talent est là et franchit les frontières, conclut de manière optimiste Alexandra Vassen. Regardez Angèle. Sans album, elle tourne en France et fait la cover de magazines flamands. Sacrés français…