Dans le contrat de concert, la durée de la clause d’exclusivité aurait tendance à s’allonger. Quand ces exclusives ont-elles donc un sens ? À qui profitent-elles ? Existe-il des stratégies pour les contourner ? On a rencontré des acteurs dans les secteurs classique et jazz, et suivant que l’on est agent ou programmateur, le point de vue varie.

Ça peut aller jusqu’à 5 mois, constate Fanny de Marco, chargée du booking des groupes émergents signés sur le label jazz Igloo Records. Jusqu’à 6 mois avant et 6 mois après : même son chez le programmateur du Festival Midi-Minimes Bernard Mouton. Pendant ces laps de temps, les artistes ne peuvent donc pas se produire sur un territoire géographique plus ou moins proche, il s’apparente souvent à celui de la Belgique. Lorsqu’un organisateur met le prix pour faire venir un grand nom de l’étranger, et ce sont les grosses institutions comme Bozar, Flagey ou La Monnaie qui peuvent évidement plus facilement se le permettre, l’exclusivité se justifie. Un autre lieu ne pourra dès lors pas, explique Bernard Mouton, deux jours avant ou quatre jours plus tard, proposer la même tête d’affi che, à un prix d’entrée plus bas. L’organisateur qui investit, veut garantir le succès de son événement et le caractère exceptionnel de la venue de l’artiste sert d’aiguillon.

C’est moins compréhensible dans d’autres cas, pose le programmateur bruxellois. Le procédé devient très embarrassant quand il s’agit d’artistes belges qui tournent beaucoup en Belgique. Effectivement, relève la bookeuse d’Igloo, un artiste qui est programmé pour une date dans une grande institution ne peut pas se produire pendant un événement collectif dans les mois qui suivent, tel que le Jazz Marathon par exemple. C’est préjudiciable. La jeune femme remarque que les programmateurs de festivals, eux aussi, examinent les affi ches de leurs concurrents et (im)posent des conditions parfois peu rationnelles, ne tenant par exemple pas compte d’une localisation certes belge, mais géographiquement éloignée ou visant un type de public totalement différent. Selon l’organisateur des Midis-Minimes, c’est juste indécent vis-à-vis de tout le monde, dans le cas par exemple d’une exclusive de 6 mois, l’artiste ne peut alors jouer qu’une fois par an en Belgique. Comment arriver à se faire connaître, à vivre de son art dans ces conditions ? Constat : un artiste belge a besoin de l’étranger. La Belgique est trop petite. Et les exclusives renforcent ce caractère.

Les artistes acceptent ? Fanny de Marco : Souvent, ils n’ont pas le choix. Ces lieux paient un bon cachet, offrent de bonnes conditions de prestation. On parle avec les artistes pour que les choses soient bien claires, que le contrat soit respecté, mais ça génère des situations pas évidentes. J’ai l’impression – je travaille chez Igloo depuis trois ans –, que ces grandes salles prennent de moins en moins de risques dans leur programmation, choisissent des « stars » pour s’assurer de remplir leur salle. Ces institutions croulent d’ailleurs sous les propositions. Et la situation se présente sous un jour encore plus compliqué en Flandre. La culture musicale diff érente et une offre jazz importante nécessitent un travail encore plus en profondeur. Conclusion de la bookeuse : On fait avec ces exigences.

ABUS DE POUVOIR ?
Si le constat est le même côté programmateur, il existe quand même une marge de manoeuvre. Bernard Mouton pose d’emblée que le Festival Midi-Minimes est un festival d’été avec des programmes classiques courts, joués pendant le temps de midi et s’adressant à un public relativement restreint, qui ne constitue pas une réelle concurrence pour les grands concerts du soir. Pourtant, Bozar m’a empêché de prendre un duo luth/chant, Vincent Dumestre et Claire Lefillâtre, parce qu’ils y jouaient avec l’ensemble Le Poème Harmonique au mois de novembre, avec lequel ils sont 18 sur scène. Et Le Poème Harmonique accepte parce qu’il y retourne régulièrement avec de grosses productions.

Dans la musique classique, il existe une multitude de marchés. Tout dépend de qui orga-
nise : l’amateur, la petite structure ASBL professionnelle, les centres culturels, les salles de concerts aux jauges diverses… Chaque organisateur fonctionnant avec des budgets spécifiques, que ce soit en com, production ou programmation. Ces marchés coexistent et se superposent parfois. Les clauses d’exclusivité appauvrissent insensiblement cette dynamique. Les musiciens ne vont pas att endre la même rémunération d’un centre culturel que d’une grosse institution, continue Bernard Mouton. Les artistes ont envie de jouer… En tout cas, la plupart d’entre eux. Parce que faire le tri des lieux où se produire peut aussi faire partie d’un plan de carrière. Créer une demande plutôt qu’une lassitude, c’est une manière de faire monter le désir du public, mais aussi la valeur de l’artiste.

NÉGOCIATION ET BON SENS
Quand je suis confronté à une clause d’exclusivité, je la contourne, continue l’organisateur bruxellois. Il inverse également la proposition selon laquelle un artiste déjà vu devient automatiquement un artiste trop vu. Un nom programmé en début de saison dans une grosse institution, couvert par une campagne de communication, peut bénéficier de cette notoriété. C’est une porte d’entrée pour les concerts suivants. Avec des exclusivités trop longues, couvrant un territoire trop large, l’artiste y perd. Il revient au programmateur d’exami-
ner sur quoi porte l’exclusivité : sur le nom ou sur le projet. Travailler sur des contenus diffé-
rents, permet de déplacer l’exclusivité. Tout est une question de négociation. Il faut prôner des pratiques raisonnables
. Pratiques rendues possibles par la spécificité du domaine classique. Contrairement à l’univers des musiques actuelles où la renommée se construit sur un nom, les musiciens du classique jouent quant à eux un répertoire. Autre différence : lors d’un festival rock, le public peut se déplacer pour plusieurs jours, et souvent à l’autre bout de la Belgique. En jazz et classique, les audiences sont plus localisées, notamment du fait de durées de prestation moins longues.

Avec Midi-Minimes, je travaille parfois avec le Festival de Saint-Hubert ; on partage les frais de production. Ce qui permet de faire venir des artistes de plus loin. Il n’y a pas réelle concurrence en terme d’offre et projet, poursuit le programmateur qui s’occupe désormais également du Festival Été Mosan en Province de Namur. Du coup, c’est bien de prendre quelqu’un qui tourne pas mal pendant l’été. Un musicien transparent peut devenir visible par le nombre de concerts. Opération bénéficiaire pour tout le monde.

Le problème des exclusivités? Je le contourne joyeusement, déclare Jean-Pierre Bissot, programmateur du Gaume Jazz Festival. La progra estivale repose en eff et sur une politique de carte blanche, des projets spécifiques portant en eux-même l’exclusivité. Il faut dire aussi que l’homme a trois décades de bouteille : Je passe du temps à identifier à l’étranger des projets de haut niveau, novateurs, inédits. J’essaie que ma programmation soit singulière et inattendue. Il a fait venir nombre d’artistes pour la première fois en Belgique, Youn Sun Nah, chanteuse de jazz sud-coréenne, par exemple, que personne ne connaissait il y a trois ans. L’organisateur annonce déjà pour cet été la venue de la révélation jazz française 2017, le saxophoniste Émile Parisien. La programmation nous apporte beaucoup de plaisir et une vraie satisfaction. C’est mon métier, et la partie que je préfère. Je suis un provincial, et quand les gens d’ici voient que Bozar programme quelqu’un qui est déjà venu chez nous, ça fait notre fierté. Donc, les clauses d’exclusivité, je ne les pratique jamais. Poser son propre cadre, position excentrée aidant, sans doute, permet au Gaume Jazz Festival de ne pas jouer au jeu des exclusives, un jeu de stratégies.