La fermeture récente de lieux emblématiques alternatifs fait craindre à certains une aseptisation générale de la vie culturelle, ainsi qu'un déficit social irréparable. Mais est-ce vraiment si simpliste ? Et si la problématique allait au-delà de ce gros cliché ? Et si la notion même de culture alternative avait changée et que les principaux problèmes rencontrés par la « scène » sont en fait les mêmes depuis toujours : le manque d'espaces et de rentabilité mais surtout une mobilité défaillante ? On fait le point.

Ça n'aura échappé à personne, la culture « alternative » a en ce moment la sinistrose, surtout à Bruxelles. Adieu Recyclart, qui n'est peut-être pas vraiment fini mais a toutefois été sommé par la SNCB de décamper de la gare des Ursulines, où l'asbl avait pris ses aises en 1997. La raison invoquée est d'ordre sécuritaire : les installations n'y seraient plus conformes à certaines nouvelles normes incendies. L'avenir à court terme du Magasin 4, autre bastion « alternatif » bruxellois, est assez similaire. Le « concept » pourrait trouver un autre toit mais l'asbl doit elle aussi quitter le 51b avenue du Port, une voirie traversant un quartier en pleine rénovation pharaonique, où cela spécule donc ferme. Ce n'est une surprise pour personne. Côté Recyclart, on avait déjà considérablement espacé les évènements susceptibles de générer des nuisances sonores depuis que les environs comptent davantage de voisins qu'il y a 20 ans. Le Magasin 4 a de son côté toujours su que son installation avenue du Port était temporaire. L'immobilier à Bruxelles étant comme le Sud de Nino Ferrer, un endroit où le temps dure longtemps, ce « temporaire » a juste traîné plus que prévu, le temps pour quelques habitudes de s'installer. Tout comme du côté du voisin, le Barlok, un « squat culturel » aujourd'hui également invité à plier bagages par l'IBGE, l'institut bruxellois pour la gestion de l'environnement, à qui appartiennent les bâtiments et qui les avait laissés à la culture underground le temps de réfléchir à quoi en faire d'autre. Un quatrième et dernier lieu emblématique à disparaître de la carte bruxelloise est encore le 123 (rue Royale), un autre squat qui a permis ces dernières années à quelques groupes et DJ's de s'exprimer le temps de soirées assez radicales.

La culture « alternative » de la capitale est-elle pour autant en danger, comme certaines drama-queens semblent le penser ? C'est assurément la fin d'une époque mais la fin d'une époque annonce généralement la naissance d'une autre. S'il est vrai que Bruxelles est en train de considérablement changer, avec ses piétonniers et ses projets immobiliers mégalomanes, que l'on aille en droite ligne vers la ville-dortoir aseptisée tient en effet probablement du storytelling faussé. Déjà, d'autres lieux de la culture alternative locale se portent toujours pas mal, comme le Bunker, les Ateliers Claus et encore d'autres davantage réservés aux initiés. Des salles en vue ferment mais d'autres ouvrent, comme le C12, un projet tout frais lancé dans les galeries Horta de la Gare Centrale et où l'on nous promet « liberté, diversité, créativité » ainsi qu'une culture alternative « protégée des restrictions et des normes du monde extérieur ». N'oublions pas non plus que les gamins nés en 2000 ont désormais l'âge légal de sortir, donc aussi de monter des soirées et des concerts qui pourraient très bien revitaliser « l'alternatif », ce concept quant à lui apparu dans les années 70/80. 

This must be the Place (Naive Melody)

Qu'est-ce d'ailleurs qu'une salle alternative en 2018 ? Qu'est-ce que la culture alternative en 2018 ?  Ces questions sont de véritables marronniers de la presse spécialisée. Un début de réponse satisfaisante peut être trouvée dans le livre « How Music Works » de David Byrne, où sont notamment retracés les débuts des Talking Heads au mythique CBGB's de New-York. Byrne explique que ce n'était qu'un petit bar assez crasseux, aujourd'hui principalement lié à l'histoire du punk et du post-punk mais où jouaient en fait à la même époque que Blondie, The Ramones et son propre groupe toutes sortes de musiciens, y compris de rock progressif, de jazz et de folk. Le CBGB's, dit Byrne, est en fait devenu un véritable « forum » pour tous ceux qui se sentaient aliénés par rapport à la culture musicale dominante. Le point commun de sa fréquentation était de ne pas se reconnaître dans ce que défendaient les médias, ainsi que dans les dinosaures du rock qui jouaient alors dans les stades, The Eagles par exemple. Il y avait pas mal d'antagonismes et de compétition entre certaines personnes de ce « forum » mais malgré tout aussi un sentiment de communauté et d'appartenance.

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