Le corps en Belgique, le cœur en Tunisie, Jawhar assemble un disque universel en manipulant les débris d’un rêve morcelé. Imaginé sur les cendres du Printemps arabe, l’album Winrah Marah chante les désillusions de la révolution, le manque, l’amour et l’espoir. Toujours connecté à l’esprit de Nick Drake, l’artiste étire désormais sa mélancolie au-delà des territoires acoustiques. Exposée aux charmes d’un rock sombre et raffiné, la musique de Jawhar gagne en intensité, sans perdre son authenticité. Soit un coup parfait.

Jawhar Basti s’est révélé sous son prénom en 2004 avec l’album When Rainbows Call My Rainbows Fly. À l’époque, cet aspirant comédien gratouille sur les cordes d’une guitare acoustique en véritable autodidacte. Après ce disque, je me suis interrogé sur ma légitimité en tant que chanteur, mais aussi sur l’usage de la langue et la question de l’identité, raconte Jawhar. Au théâtre, le jeune homme accepte d’endosser un costume et de jouer un rôle. Mais avec mes chansons, je suis incapable de tricher... Chamboulé par cette première expérience discographique, l’artiste tourne le dos à la musique. Fin 2007, il rentre en Tunisie, monte la compagnie APA (Artistes, Producteurs, Associés) et signe une pièce sur le sexe et la religion dans le monde arabe. Cette création m’a donné le goût d’écrire dans ma langue maternelle, précise-t-il.  De fil en aiguille, Jawhar revient à la chanson par le prisme de ses racines tunisiennes. Confectionné en toute intimité, l’album Qibla Wa Qobla colporte les beautés mélancoliques de Nick Drake sous un soleil de plomb. Entre Sahara et méditerranée, mélodies épurées et folk anglo-saxon, Jawhar trouve sa voie.

Aujourd’hui, il revient en compagnie d’un groupe. Avant de se lancer dans l’enregistrement du nouveau Winrah Marah, la petite troupe a rassemblé des idées partagées à l’unanimité. Le nom de Timber Timbre, par exemple, est souvent revenu au cours de nos discussions, indique le cerveau des opérations. Au niveau du son, c’est un modèle de référence. Plus rock, Winrah Marah évoque la disparition de quelqu’un qui n’a pas existé. C’est une projection de l’esprit. Inspiré par la chanson du même nom, le titre de l’album explore plusieurs pistes de réflexion. Déjà, cela renvoie à un mythe populaire. Selon celui-ci, les gens doivent attendre un certain Al Mehdi Al Mountadhar, une sorte de prophète 2.0, qui doit guider le peuple arabe vers la lumière. En attendant, les gens font n’importe quoi, persuadés que la solution viendra de ce messie fantasmé... Sur un plan intime, la chanson Winrah Marah parle d’une femme qui cherche un enfant qu’elle n’a jamais eu. Il se trouve que j’ai grandi avec la disparition soudaine d’un cousin. Aujourd’hui encore, il m’arrive d’imaginer à quoi il ressemblerait s’il avait vécu... Il m’était impossible de l’évoquer explicitement dans une chanson, j’ai donc transposé mes sentiments en racontant l’histoire de cette femme. Dans son entourage, elle passe pour une folle. En réalité, elle fait face à la tyrannie d’une « réalité collective » à laquelle il faut se conformer. L’album parle des liens invisibles entre les êtres, mais aussi de la confrontation entre l’individu et la société.

En matière de confrontation, la Tunisie en connaît un rayon. En janvier 2011, le pays descend dans la rue pour réclamer la destitution du président Ben Ali, en poste depuis 1987. Après la révolution, la parole s’est libérée, affirme Jawhar. Mais les idéaux du mouvement ont vite été confisqués par quelques tours de passe-passe politiques. Pour s’emparer du pouvoir, les modernistes ont pactisé avec les islamistes. Au fil des semaines, la démocratie a pris du plomb dans l’aile... Mon album évoque l’évolution de la société tunisienne, mais ce n’est pas un disque engagé. L’aspect politique tient surtout au morceau Menich Hzin. Du reste, mes chansons délivrent un message universel. Le retour de l’extrémisme et des fondamentalismes religieux n’est pas l’apanage exclusif des pays arabes. Cette situation est aussi à l’œuvre en Europe.

À travers les dix morceaux de Winrah Marah, Jawhar affine son écriture. Sur la forme et le fond. Pour composer ce disque, je me suis mis dans la peau des auditeurs qui ne comprennent pas l’arabe. Mes textes racontent des histoires, mais je suis conscient que la langue utilisée constitue une barrière. Du coup, j’ai sélectionné les mots en fonction de leur sens et de leur sonorité. La musicalité des paroles est essentielle sur cet album. En tout point remarquable.

www.jawharmusic.com

Jawhar
Winrah Marah
62TV Records / [PIAS]