Dans le domaine jeune public, son nom est une référence, un modèle d’excellence. Depuis 25 ans, André Borbé chante pour les enfants. Visage familier chez tous les pensionnaires des cours de récré, l’artiste liégeois est un cas particulier. Connu des petits, ignoré des grands, le musicien promène sa célèbre houppette à l’écart du star system. Ce déficit de popularité ne l’empêche pas de s’exporter. En France, en Suisse ou au Canada. Mais aussi en Afrique et aux États-Unis. À côté de la chanson, l’homme cultive également une passion pour la littérature. Un amour des mots qui l’amène à prêter sa plume au théâtre ou à l’opéra. Expérimenté, André Borbé aborde des thèmes variés, parfois osés, toujours pertinents. Dans son nouveau spectacle (Zinzin), il explore ainsi des émotions enfouies – la peur, l’angoisse – à travers l’histoire touchante d’un gamin et de son chien. Entre musique et dessin, le chanteur met à nouveau du cœur à l’ouvrage.

Avez-vous grandi dans un environnement musical ?
André Borbé :
Ce sont mes frères aînés qui m’ont mis le pied à l’étrier. Le plus grand est guitariste et l’autre, Hervé, est claviériste. Ils m’ont donné envie d’apprendre la musique. Pour me distinguer des frangins, je me suis mis à la basse. À la maison, nous étions animés par la passion du rock. Mais nos connaissances en la matière n’étaient pas extrêmement développées. Mes premiers achats chez le disquaire ? Téléphone et Renaud. Avant ça, j’écoutais le contenu de la discothèque familiale qui allait de Mike Brant aux Beatles.

Quand effectuez-vous vos premiers pas sur scène ?
Au milieu des années 1980, je monte Kokogang avec une bande de copains. C’est mon premier groupe. À l’époque, j’ai seize ans. J’écris déjà des chansons mais il me semble alors inimaginable de me poser derrière un micro. Dans le projet, cette place était occupée par Alain Eloy – depuis devenu comédien. Le groupe comptait aussi dans ses rangs Xavier Tribolet. Ce dernier est aujourd’hui le directeur artistique de Bernard Lavilliers. Dans cette formation, j’adorais ma position en retrait. Pour rien au monde je n’aurais voulu chanter…

Comment avez-vous vaincu cette phobie du micro ? 
En 1991, j’ai envoyé une cassette audio pour participer à un concours organisé par la province de Namur. Il s’agissait de présenter des chansons « jeune public ». Les différents candidats étaient jugés sur base de leur enregistrement. Ce que je n’avais pas compris en m’inscrivant, c’est que le lauréat devait présenter son répertoire sur scène... J’ai gagné le concours. Par la force des choses, j’ai dû chanter en public. Cette expérience marque les débuts de mon tout premier spectacle et de son adaptation discographique, Le secret de Cécile, publié en 1993.

L’envie de raconter des histoires aux enfants, c’est une évidence ou un accident ? 
Quand j’étais chez les scouts, au camp, j’inventais d’interminables histoires pour endormir les copains. Ça se terminait toujours de la même façon : mes amis ronflaient et, moi, je parlais tout seul. Avec du recul, j’ai tendance à considérer cette manie comme le point de départ de ma carrière. Ce besoin de raconter vient de là.

Être instituteur de formation, c’est un avantage pour se lancer dans la chanson jeune public ?
C’est une arme à double tranchant. L’avantage, c’est que tu passes l’essentiel de tes journées avec des enfants. Du coup, tu as l’impression d’être en adéquation avec leur quotidien. L’inconvénient, c’est l’aspect pédagogique. Quand j’ai commencé à composer, j’avais ainsi tendance à orienter chaque chanson vers un sujet précis. Je me sentais obligé d’aborder une thématique spécifique. Heureusement, je me suis vite détaché de ce côté académique. Dans ce métier, il faut juste suivre ses intuitions et, surtout, être sincère.

C’est donné à tout le monde de s’adresser aux enfants en chantant ?
C’est un véritable numéro d’équilibriste. Il faut être vigilant, éviter les discours condescendants. La qualité du travail ne peut être évaluée qu’au contact du public. Personnellement, j’ai toujours peur de perdre contact avec le monde de l’enfance. Je redoute la distance, le décalage entre ma vision de l’enfant et ce qu’il est vraiment. D’ailleurs, je n’essaie jamais de me mettre dans sa peau. Je suis un adulte qui s’assume. Et je m’adresse en tant que tel aux spectateurs. Je suis un homme d’aujourd’hui qui parle à des enfants d’aujourd’hui.

Le domaine jeune public apparaît parfois comme une roue de secours pour des artistes venus d’autres horizons. Certains se replient sur cette case qui, dans l’inconscient collectif, semble plus abordable. Quel est votre point de vue sur la question ?
Faire ce job par défaut, c’est de la folie. En général, il ne faut pas longtemps pour s’en rendre compte. Les projets de remplissage existent. Certains s’en servent pour combler un vide économique et, franchement, je peux comprendre. Le métier de musicien est difficile. Il n’est pas toujours évident de joindre les deux bouts. Alors, pourquoi ne pas arrondir les fins de mois en s’essayant au jeune public ? Déjà, il faut être disposé à s’adresser aux enfants. C’est devant eux qu’on mesure la pertinence de sa prestation. Il n’y a rien de pire que de se prendre une dégelée face à des gamins. Quand les jeunes n’accrochent pas, ils vous le font comprendre. Ils ne maîtrisent pas nos conventions sociales, les codes du monde adulte. Quand un spectacle les ennuie, ils n’applaudissent pas poliment. Ils se lèvent, causent avec les voisins. Ils tournent le dos et n’hésitent pas à se barrer. Ce n’est pas de la provocation, juste un désintérêt. Le jeune public est très dur et, paradoxalement, extrêmement généreux. Il n’a aucune retenue.

Artistiquement, comment se réinvente-t-on dans ce domaine ?
D’une décennie à l’autre, les enfants ne vivent plus la même réalité. Plusieurs pistes m’aident à rester connecté. À commencer par les rencontres avec le public après les représentations. Ensuite, avant de me lancer dans un nouveau spectacle, j’organise un « bancs d’essai » devant une vingtaine d’enfants. À cette occasion, je leur demande de commenter la représentation avec franchise. Je cherche toujours à savoir ce qu’ils ont compris, ce qu’ils ont aimé et pas apprécié. En marge de mes spectacles, je m’investis également dans des ateliers d’écriture destinés aux petits. Là, je me sens pleinement en phase avec leur ressenti. Dans ce contexte-là, je ne suis plus André-Borbé-le-chanteur. Juste un animateur nommé André : un mec lambda qui observe de près la place occupée par un enfant en 2018.

Chez vous, l’envie d’évoluer dans le paysage de la chanson passe aussi par l’usage des nouvelles technologies. D’un spectacle à l’autre, des tablettes numériques peuvent remplacer la guitare acoustique, par exemple…
Comme je travaille depuis de nombreuses années avec les mêmes musiciens, j’aime qu’un nouveau spectacle soit un défi pour moi, mais aussi pour eux. Utiliser des appareils électroniques dans le processus créatif, ça découle d’abord d’une volonté de les surprendre.

En Belgique, votre nom tourne surtout dans les milieux scolaires, en région bruxelloise et du côté de Liège. En comparaison avec Les Déménageurs, Aldebert ou Christian Merveille, pour ne citer qu’eux, votre popularité est relative. Comment l’expliquez-vous ?
Je n’ai pas de notoriété. Par contre, je bénéficie d’une chouette reconnaissance professionnelle. Mes pairs sont sensibles à mon travail, les programmateurs belges et internationaux aussi. Dans mon métier, il me semble quasi impossible de fidéliser le public. Pour une raison simple : quand les petits deviennent des adolescents, ils ne veulent surtout plus entendre parler de chansons pour enfants. Du reste, je n’ai jamais cherché à me mettre en avant. Ce n’est pas dans ma nature. Je me contente de faire de la scène, de pratiquer mon métier en artisan. Je mène une vie simple et confortable. Je ne suis pas une star, mais je ne nourris aucune frustration à cet égard.

Vous collaborez régulièrement avec des compagnies de danse, des théâtres, des studios d’animation. Qu’est-ce qui vous attire là-dedans ?
Ce sont des domaines que je touche par extension. Pour moi, cette implication dans d’autres bulles artistiques est nécessaire. C’est une question de survie. Pas financière, mais d’esprit. Ces collaborations me préservent de la routine. Elles me procurent du plaisir. Aujourd’hui, je serai frustré de ne faire que de la chanson. J’ai envie de creuser le métier d’auteur. Un jour viendra où j’en aurai peut-être assez d’être sur scène. Par contre, je ne me lasserai jamais d’écrire. Le champ d’action littéraire me paraît inépuisable.

Devenir un vieux chanteur pour les jeunes, c’est une vision angoissante ?
Évidemment. Il est extrêmement difficile de vieillir dans ce métier. C’est la raison pour laquelle je cherche à échapper au format chanson en développant mon métier d’auteur. J’écris pour les autres, pour l’opéra. J’écris des romans, des nouvelles. J’écris pour le théâtre ou pour le cinéma. Je me suis toujours senti plus à l’aise dans mon costume d’écrivain que dans mes baskets de chanteur.

À quel public s’adresserait André Borbé, le romancier ?
J’ai déjà essayé d’écrire des livres pour les adultes. Mais j’ai l’intime conviction que ce n’est pas mon truc. Là où j’ai le sentiment d’être juste – et d’avoir des choses à dire –, c’est dans le domaine jeune public. Quand je m’adresse aux enfants, j’ai l’impression d’être utile. Naïvement, je pense pouvoir leur apporter quelque chose, des pistes, quelques clés de lecture pour comprendre le monde.

Vous êtes actif dans la chanson pour enfants depuis 25 ans. Où serez-vous dans dix ans ?
J’espère poursuivre ma carrière dans le domaine jeune public. En tant que chanteur, mais pas forcément. J’espère avoir le courage de quitter la scène avant qu’il ne soit trop tard. Je désire rester pertinent et authentique. La pire chose qui pourrait m’arriver ? Ne plus être en adéquation avec le quotidien des enfants.

www.andreborbe.be

Un monde complètement Zinzin

Le nouveau spectacle d’André Borbé raconte l’histoire d’un petit garçon nommé Léopold et de son chien, Zinzin. L’animal est un gaffeur. Il enchaîne bêtise sur bêtise. Léopold n’arrête pas de parler de lui. Pourtant, ce toutou, personne ne l’a jamais vu. De fil en aiguille, le public va comprendre qu’il n’existe pas, que Léopold a tout inventé et qu’il a ses raisons, indique le chanteur. Au point de départ, Zinzin était un récit jeune public. Il devait simplement prendre la forme d’un bouquin. Mais en le lisant, une de mes filles a proposé d’illustrer l’histoire avec ses dessins. De fil en aiguille, l’affaire a pris la forme d’un livre-disque et d’un spectacle. Pour chaque création, j’essaie de casser le moule de l’épisode précédent. Ces dernières années, je m’étais concentré sur un tour de chant où les morceaux n’entretenaient aucun lien entre eux. Cette fois, j’avais envie de raconter une histoire au long cours. L’univers de Zinzin se situe aux confins de la chanson et du dessin.