Le saviez-vous? Alors que la Flandre et la Fédération Wallonie-Bruxelles entretiennent des partenariats culturels avec des pays étrangers depuis longtemps, cela ne fait que quelques années qu’un accord de ce type existe officiellement entre les deux communautés belges. Sursaut belgicain? Grands accords fanfarons à la Michel Daerden? Outil utile? Tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais… on tente d’y voir clair!

En résumé et en évitant les détails historiques et constitutionnels fastidieux, ce n’est pas très compliqué. Lorsque la Belgique est régionalisée en 1970, l’autonomie culturelle est accordée aux trois régions : la francophone, la flamande et la germanophone. Cerise sur cette lasagne institutionnelle : on y ajoute quatre communautés linguistiques (la Flamande, la Française, l’Allemande et la bilingue Bruxelles-Capitale). Résultat des courses : la culture « belge » devient la première compétence scindée, régionalisée, et chacun mène sa politique culturelle à sa façon. Flamands et Francophones co-gèrent toujours quelques mastodontes du secteur, des

joyaux de la nation en quelque sorte, comme La Monnaie et le Bozar, mais pour le reste, le niveau de pouvoir fédéral n’est plus concerné par la culture. Ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes. La concurrence entre régions à l’étranger, notamment, ou le fait un peu grotesque que sur des rencontres européennes, on compte souvent 22 pays et 23 organisations représentées… à cause de cet imbroglio à la belge où Flamands et francophones ont chacun leur propre stand. Autre source de consternations : tout remarquable que puisse être le travail public d’institutions comme La Monnaie et le Bozar, ce n’est pas un secret qu’en coulisses, ça se bagarre souvent ferme sur la répartition des subsides… et pour les postes vacants où parachuter ses amis politiques.  

C’est qu’il ne faudrait pas oublier que la politique culturelle joue aussi de ce que l’on appelle le « soft power », c’est-à-dire un jeu d’influences sur l’opinion publique doublé d’une technique pour faire mousser sa réputation. Les Américains, les Anglais et les Français l’ont très bien compris et ça explique en partie pourquoi leur littérature, leur cinéma et leur musique s’exportent à ce point. Parce que la politique ne s’exclut pas de la promotion artistique et culturelle et que, oui bien sûr, même David Guetta et Luc Besson peuvent passer pour des ambassadeurs de l’excellence française. L’histoire ne dit pas si le succès de David Guetta peut aider la France à vendre davantage de centrales nucléaires, d’avions de chasse et de caisses de Bordeaux mais voilà bien résumée l’idée intrinsèque du « soft power » : utiliser la culture en tant qu’arme diplomatique. Pour de multiples raisons qui méritent de grands débats et de longues thèses universitaires, cette façon de faire n’est pas très répandue en Belgique francophone. Les Flamands, en revanche, mettent eux aussi généralement et ce, depuis longtemps, le paquet au moment d’exporter leur théâtre, leur danse, leur musique… Il est également notoire qu’à Bruxelles, dans les années 70/80, le politicien flamingant Vic Anciaux a laissé toute latitude aux programmateurs d’une salle comme l’Ancienne Belgique pour y faire venir des groupes punk et new-wave internationaux plutôt que de n’y laisser prester que des chansonniers et Will Tura. Non qu’Anciaux appréciait particulièrement les Ramones, Suicide et les Cramps. Mais programmer de tels groupes dans une salle flamande à Bruxelles donnait une image de dynamisme et d’ouverture, de gens sur la balle. Et ça faisait, par la même occasion, la nique aux organisateurs francophones de la capitale. Soft power, donc.

La Flandre et la Fédération Wallonie-Bruxelles sont aussi tout simplement des marchés culturels très différents. Ce qui marche au Nord du pays peut être inconnu au Sud et inversement. Tout cela explique peut-être pourquoi il a en fait fallu près de 45 ans pour qu’un partenariat culturel existe en Belgique entre Flamands et francophones, exactement le même type d’accords et d’échanges pourtant signés et validés depuis longtemps avec d’autres pays. Ce n’est en effet qu’en 2015 que Sven Gatz, le ministre flamand de la culture, et Joëlle Milquet, alors son homologue francophone, ont rendu effectif un accord jadis signé par d’autres mais longtemps resté « lettre morte ». Cet accord de partenariat porte le doux nom de « Cultuurculture » et touche tous les secteurs, des arts de la scène au numérique, du classique à la jeunesse, etc. Des budgets ont été débloqués, les échanges encouragés, tout mis en oeuvre pour que Flamands et francophones prestent les uns chez les autres ou, mieux encore, montent des projets communs. Bien sûr, on pourrait voir là un geste strictement politique, un rapprochement culturel un peu forcé à une époque où l’avenir unitaire du pays n’a jamais été aussi incertain. Peut-être est-ce le cas? Ou alors pas vraiment?

Interviewé l’an dernier dans le magazine politique Wilfried, Sven Gatz minimisait en effet toute surinterprétation « belgicaine » de l’accord, préférant parler de démarche logique et rationnelle : faire des choses ensemble quand on habite le même pays en étant seulement séparés par une frontière linguistique plutôt poreuse, quoi de plus normal? Gatz assurait aussi que ces accords étaient là pour durer, que même si la N-VA obtient un jour davantage de pouvoir, ils devraient subsister, car n’entrant en fait pas en conflit avec la vision politique du parti de Bart De Wever : Ce sont des échanges bilatéraux qui se font avec la Wallonie exactement comme ils se font avec d’autres pays, expliquait le ministre. Il y a bien parfois un peu de réticence sur le plan de la liberté artistique, quand il s’agit de subsidier un théâtre plus expérimental, par exemple, ou une association favorable aux réfugiés... Mais sur le fond donc, tant que le Wallon est considéré au même titre que l’Estonien ou que le Portugais et ne bénéficie pas de traitement de faveur, personne en Flandre ne devrait moufter que des groupes francophones reçoivent des subsides flamands pour jouer à Gand et Anvers.

Cet accord de partenariat culturel n’est d’ailleurs que l’incarnation politique d’une tendance qui existe déjà depuis longtemps. Cela fait par exemple dix ans que l’Ancienne Belgique et le Botanique ont lancé l’AbBota, « soirée spéciale » où des groupes flamands jouaient au Botanique et des groupes francophones à l’AB. Bon nombre d’autres initiatives du type existent ou ont existé (Tournée Générale, Focus Club…) mais il faut aussi bien dire ce qui est : l’appartenance linguistique est une notion qui peut passer loin au-dessus de la tête de beaucoup de gens. Anciennement programmateur à Recyclart et au Bozar, aujourd’hui sélectionneur de champions pour le festival Deep in The Woods, Marc Jacobs porte par exemple un regard assez critique sur ce genre d’initiatives, qui lui semblent, comme à beaucoup d’autres, un peu « forcées » : Déjà, je ne pense pas que les gens se posent trop la question de savoir qui est flamand et qui est francophone quand il s’agit de musique, surtout à Bruxelles. Aux Ateliers Claus et au Beursschouwburg, ça a toujours été mélangé. Je pense d’ailleurs qu’en musique, cet accord culturel concerne surtout le pop-rock. Sur les scènes électroniques et expérimentales, les collaborations transcommunautaires ont toujours été beaucoup plus évidentes, très naturelles aussi, peut-être parce qu’en Belgique, ce sont vraiment de petites scènes.

Et de rappeler une autre évidence : là, maintenant, tout est en train de considérablement changer. Si en Belgique, la Flandre a toujours été plus dynamique, musicalement parlant, on trouve en fait de plus en plus de poches d’effervescence musicale efficaces et compétentes à Bruxelles, à Liège et même à Charleroi. Et plus encore sur le net. De plus en plus d’artistes parviennent à se faire connaître à niveau national ou même international de façon un peu disruptive et sans que ne se pose trop la question de la langue (Stromae, Melanie De Biasio, Roméo Elvis…). Marc Jacobs : C’est le public qui décide, toujours. Je n’ai jamais été attiré par ces affiches bicommunautaires un peu institutionnelles. Ce que je trouverais d’ailleurs plus intéressant, c’est d’avoir des rencontres professionnelles pour les managers, les tourneurs et les programmateurs, quelque-chose qui leur permettent de voir ce qui se fait de l’autre côté de la frontière linguistique.

De telles initiatives existent en fait déjà. L’une a pour nom Belgian Booms. C’est une collaboration entre le Kunstenpunt et Wallonie-Bruxelles Musiques. Entre autres initiatives promotionnelles, l’une des idées est d’organiser des showcases d’artistes belges réservés aux professionnels sur des festivals européens comme, entre autres, The Great Escape à Brighton et la Tallinn Music Week en Estonie. Julien Fournier, le tout nouveau directeur de WBM s’explique : Ça nous permet de porter nos actions internationales sans devoir sortir nos petits étendards « Wallonie-Bruxelles » et « Flandre », dont personne, à part nos institutions, ne semble avoir grand-chose à faire. En gros, c’est donc un faux-nez qui nous permet de mettre en commun nos budgets et notre énergie pour avoir plus de poids face à nos partenaires européens. Logique : à l’étranger, la Belgique est déjà un nain. Or, si on se découpe en deux demi-nains, la mise en valeur est alors encore plus difficile. La plupart des événements auxquels on participe sont d’ailleurs structurés pour accueillir des pays, pas des régions, même si ça change un peu depuis que de plus en plus de régions françaises se promotionnent indépendamment.

Julien Fournier admet que dans ce genre d’entreprise, les bilans sont toujours compliqués à dresser. À quel moment change la carrière d’un projet? Difficile à dire. Et puis, chez Wallonie-Bruxelles Musique, on reconnaît aussi que lorsqu’il s’agit de promotionner les artistes, Flamands et francophones continuent d’avoir des approches plus antagonistes que complémentaires : Ça marche plutôt pas mal mais nous n’avons malgré tout pas les mêmes objectifs, ni les mêmes sources de financement ou même des critères d’intervention semblables. Au niveau du secteur musical, la Flandre est plus « industrielle » que la Wallonie. Nous travaillons davantage en amont, quand les groupes sont moins entourés, l’entourage étant d’ailleurs un gros problème en Fédération Wallonie-Bruxelles. Les Flamands, eux, travaillent plus sur le haut de la courbe. Très, très schématiquement, ils chercheront par exemple plus à capter l'attention des méga-diffuseurs pour certains artistes alors que nous on cherchera à leur trouver des relais plus « petite boutique ». Bref, si les différences culturelles s’amenuisent, ou du moins que Flamands et francophones travaillent de concert à les amenuiser, la culture d’entreprise des uns et des autres, elle, a tout l’air de devoir rester très, très différente. Bref, on n’est pas sorti de l’auberge/van de herberg.