Revendre à deux ou trois fois le prix des tickets de concerts et de festivals sur un site de seconde main est un sport doublé d'un jeu de hasard plus qu'une manière sûre pour arrondir ses fins de mois. Cela fait en effet pas loin de quinze ans qu'organisateurs, ministères et pouvoir législatif mettent la pression afin de limiter le marché noir. À tel point qu'il faut désormais bien être un peu zinzin pour encore tenter une telle arnaque !

Ce dernier trimestre 2018, deux événements musicaux pourtant respectivement programmés pour juin et juillet 2019 ont vu leurs tickets vendus à une rapidité déconcertante : le festival métal français Hellfest, à Clisson, en Loire-Atlantique, et la venue de Rammstein au Stade Roi Baudouin, à Bruxelles. Comme toujours dans de tels cas, il n'a pas non plus fallu attendre longtemps pour que quelques poignées de ces billets se retrouvent vendues sur des sites de seconde main à des prix vraiment gonflés, dans tous les sens du terme. Ainsi, sur Viagogo et Stubhub, une entrée au Hellfest officiellement mise en vente à 215€ se négocie depuis jusque 565€, sans compter les frais. Cela fait enrager les fans mais aussi les organisateurs, qui l'ont fait savoir via quelques articles très partagés et commentés sur les réseaux sociaux. C'est que tout relativement marginal soit-il, le « marché noir » reste un bon sujet à polémiques. D'autant que si depuis 2012, la loi française interdit à quiconque de revendre des billets de spectacle de façon « habituelle » sans l'autorisation du producteur dudit spectacle, personne n'a jamais pu vraiment établir ce que recouvre légalement le terme « habituelle ». D'où un gros flou juridique qui ne satisfait personne, sauf ceux qui parviennent toujours à vendre un billet à deux ou trois fois son prix officiel.

Acheter des tickets de concerts pour les revendre plus chers le soir même devant les portes de la salle a longtemps tenu du sport urbain réservé à une poignée de « gros malins ». Il fallait se tenir au courant de l'actualité musicale, s'organiser pour acheter une petite liasse de tickets, trouver le gogo et parfois même courir vite, quand les gros bras de la salle ou un inspecteur des finances venaient un peu renifler de trop près le petit commerce. Certains, très peu, en vivaient. Depuis Internet, ce genre de spéculation -car cela en est une-, s'est davantage répandue : ce n'est plus tant l'affaire de spécialistes que de gens qui jouent à ça comme on jouerait à la loterie. En courant de plus gros risques, aussi. En Belgique, une loi entrée en vigueur en octobre 2013 fixe en effet « les conditions de revente des titres d'accès à des événements ». Cette législation ne s'applique pas qu'aux tickets de concerts et de festivals mais aussi à ceux des manifestations sportives, surtout le foot. Et donc, en gros, la revente organisée de billets est interdite. Revendre occasionnellement un billet reste permis, mais uniquement à condition de ne pas faire de bénéfice. Et reste de toutes façons hasardeux puisque dans le cas de billets nominatifs, si le nom sur le ticket ne correspond pas à celui de votre carte d'identité, il est tout à fait permis à l'organisateur de vous refuser l'entrée de la salle ; même si la revente et l'achat se font effectués tout à fait légalement. Il est aussi à noter que la SPF Économie prend ces choses-là beaucoup plus au sérieux qu'il y a une quinzaine d'années. Ainsi, en 2016, elle aurait mené 800 contrôles tant sur Internet que dans la rue.

D'autres mesures, jadis impensables, sont désormais courantes, comme la possibilité légale pour un organisateur de concerts de black-lister des numéros de tickets (achetés légalement, revendus illégalement) et de vérifier l'identité des gens présentant un billet nominatif, avec donc aussi le droit de refuser l'entrée à ceux dont le nom ne correspondrait pas à celui sur le billet. Le recours aux sites de seconde main est sinon souvent découragé au profit de sites de ventes (et de revente) officiels comme Goformusic, Live Nation, Rock Werchter ou Ticketnet.be. Il reste des embrouilles et même des scandales trop longs à expliquer ici mais disons qu'en Belgique, trois choses découragent principalement le marché noir : la loi, beaucoup moins tolérante que jadis, la contre-offensive technologique des organisateurs et la relative rareté des événements sur lesquels spéculer. Logique : pour qu'il y ait marché noir, il faut d'abord qu'il y ait frustration et que la personne frustrée de ne pas avoir pu se procurer un billet d'entrée via les canaux officiels soit prête à payer plus cher un ticket vendu par quelqu'un qui a spéculé sur cette frustration. Il faut donc déjà savoir repérer l'événement qui va écouler ses billets en quelques minutes mais aussi pouvoir acheter ces mêmes billets, puisqu'ils s'écoulent de plus en plus souvent en moins de 60 minutes chrono sur des sites à la fréquentation saturée. Bref, c'est tout sauf une science exacte et en Belgique, il faut aussi savoir que le nombre de billets achetés par un particulier sur un site est de toute façon limité à 4. Dans le cas d'un Tomorrowland ou de Rammstein au Stade Roi Baudouin, les places partent très vite, nous confirme Damien Dufrasnes, le directeur du festival de Dour, mais en Wallonie, il y a en fait très peu de festivals et de concerts qui sont très vite complets. À Dour, on continue ainsi à vendre des billets très tard, parfois même encore sur place le jour même. Notre public est jeune et l'affluence dépend même fortement de la météo. C'est donc plus compliqué de spéculer et on n'est pas trop confronté au marché noir. 

En Belgique, c'est en fait surtout Tomorrowland qui est depuis ses débuts (en 2005) confronté à la spéculation et au marché noir. Chaque année, la presse flamande pointe ainsi les nouveautés établies par l'organisation du mégafestival de Boom afin de contrer la revente illégale de ses « sésames ». Dans un premier temps, Tomorrowland avait établi des tickets strictement nominatifs, qui pouvaient être bloqués via leurs numéros de série si repérés sur un site de vente de seconde main ou sur les réseaux sociaux. Le festival a d'ailleurs toujours une équipe dédiée à la traque de ces offres de reventes de billets. Avec une grosse pilule à avaler de travers pour ceux qui se font gauler : liste noire pour le vendeur ET l'acheteur, autrement dit confiscation des tickets et impossibilité d'en racheter y compris l'année d'après. Aujourd'hui, Tomorrowland ne vend plus de tickets mais des bracelets électroniques dont la puce sert aussi à payer les consommations dans l'enceinte du festival, auquel on n'accède que sur présentation de sa carte d'identité. Si l'un de ces bracelets est repéré comme ayant été acheté en seconde main (hors du site de revente officiel du festival), la puce est tout simplement désactivée. Bien entendu, cela n'empêche pas des entrées à Tomorrowland de se retrouver chaque année encore sur des sites « de particuliers à particuliers » à trois fois le prix mais disons que les petites affaires sont d'autant plus hasardeuses et compliquées qu'à cette panoplie de mesures s'ajoutent encore la possibilité de payer 60.000 euros d'amende à l'État et même de passer un an en prison !

L'avenir semble d'ailleurs complètement bouché pour plumer le pigeon tranquillement sur Internet chez soi avec des tickets de Rammstein à trois fois le prix puisqu'il semble bien que tous les festivals et organisateurs susceptibles de voir leurs tickets revendus au marché noir ont désormais une billetterie secondaire, comme Tomorrowland, et/ou recourent à des sites du genre de TicketSwap, une plateforme sécurisée où échanger des billets électroniques « en toute sécurité, honnêteté et transparence. » Là aussi, le marchandage est complètement découragé puisque le bénéfice est interdit, un plafond maximum de revente établi et que les billets nominatifs sont en fait invalidés lors d'un nouvel achat, c'est-à-dire que l'acheteur achète vraiment un nouveau billet à son nom (ce qui rend donc impossible le refus d'entrée à cause de noms qui ne correspondraient pas). Bref, tout cela complique forcément beaucoup ce qui était encore très simple il y a seulement quinze ans. Pour qui veut se faire un peu d'argent risqué mais facile, au noir et dans les règles de l'arnaque, il peut dès lors carrément paraître plus raisonnable et sûr de se recycler dans l'organisation de combats de coqs.