Juilletistes ou aoutiens, les festivals impriment leur empreinte carbone sur l’été. Petit état des lieux du crime environnemental à Dour, Couleur Café et Paradise City, où l’on tente de programmer un nouveau genre : la green music.

Chaque année, c’est la même rengaine. Les journaux télévisés et parlés ont un nouveau marronnier : les plaines plus si vertes des festivals, après le passage de hordes de campeurs. On y affiche les tentes éventrées, champs échevelés et autres boîtes de raviolis oubliées, autrefois souvenirs heureux post-festoche des festivaliers de l’ère pré-Greta Thunberg. Mais en dix ans, les lancers de poubelles ont acquis le statut de menace environnementale. Et à raison : l’été dernier, Rock Werchter s’est achevé sur un vilain palmarès de plus de 40 tonnes de déchets produits. Un an plus tôt, le public de Tomorrowland laissait derrière lui rien de moins que 25 tonnes de matériel de campement.

Devant la baraque à frites, sur scène et même en backstage, le crime écologique guette. Le meilleur moyen de ne pas polluer, c’est de ne pas organiser de festival, ose Irene Rossi, programmatrice et responsable communication de Couleur Café. Car les déboires environnementaux débutent dès l’arrivée des premiers camions de montage. Pour Gilles De Decker, le cofondateur du festival en périphérie bruxelloise et flamande Paradise City, ce sont surtout les fournisseurs et prestataires qui polluent. Et il sait a priori de quoi il parle, puisque l’événement electro est l’un des meilleurs élèves du pays, en termes d’empreinte carbone. D’année en année, un audit détaillé y est conduit par son partenaire CO2logic pour calculer les émissions du festival. Chaque édition se veut ensuite plus verte que la précédente.

Propres dès le départ

Curieusement, le pôle pollution de Paradise City est le fruit d’un paradoxe : pour pallier à la fragilité du domaine du château de Ribaucourt, les organisateurs doivent le couvrir de plaques d’acier. Une trentaine de camions viennent alors d’Anvers pour installer la chape de métal de ce petit paradis vert. Cette partie de lorganisation représente davantage de pollution que la venue de lensemble des festivaliers. Et ça, on ne sy attendait clairement pas. Coup dur et inévitable pour le Paradise City, pour qui écologie et bons DJ’s forment les deux brins de son ADN.

Le Paradise City semble aussi en mauvaise posture. On nest pas situés tout près dune gare, déplore Gilles De Decker. La sensibilisation à l’utilisation de transports propres est donc l’un des points importants. Les parkings vélos sont gratuits. On encourage aussi les gens à utiliser les sociétés de taxis partagés ou à prendre les navettes de bus électriques mises en place. On met également à disposition des bus au départ des grandes villes de Belgique. L’idée, cest de proposer des solutions à émissions basses pour diminuer au maximum les conséquences de la venue des festivaliers. Et si ces derniers insistent pour prendre le volant, le prix du parking monte dès lors qu’on voyage à moins de trois personnes.

Park rangers pour festivaliers sauvages

À Couleur Café, après près de 30 ans de plan mobilité, l’idée des transports en commun a fait son chemin. La moitié du public les utilise désormais pour venir au festival. Depuis quon a déménagé, on prend encore plus de mesures, car on est dans un parc classé, explique Irene Rossi. Les arbres centenaires et leurs racines doivent être protégés. Cette année, un « park ranger » arpentera le site. Un mégot de cigarette met plus de vingt ans à disparaitre dans la nature, pointe Irene Rossi. De nombreux dispositifs de cendriers et pas moins de 170 îlots de tri ponctuent donc également le site.

C’est que Paradise City et Couleur Café plus récemment, ont tous deux choisis des parcs pour installer leur proposition musicale. Dans un tel cadre, niveau scénographie, « less is more », estime Gilles De Decker. On na pas de gigantesques éléments de décoration. On réutilise pour chaque édition le bois des installations de la première année du festival. La simplicité et l’écologie n’empêchent pas d’avoir un cadre stylé. Pour être honnête, je pense aussi que nos efforts rendent le festival visuellement intéressant. Sans gobelets partout par terre, tout est plus net, épuré.

À Dour, un poste tout entier est dédié aux constructions durables, explique Sylvie Denoncin, présidente de l’ASBL 3D, le partenaire environnement du festival. A priori, ce n’est pourtant pas ce dernier qu’on cite d’instinct en exemple, quand il s’agit d’écologie. Le festival fait en effet partie de ces images de désolation écologique que l’on aperçoit chaque fin de mois de juillet. Sylvie Denoncin nuance : Un festival, cest comme une ville. Et encore, quand Dour compte 17.000 habitants, le festival en accueille quant à lui 40.000 par jour. Dire que ça n’a aucun impact, ce nest pas vrai. Et elle le reconnait : le plus gros challenge de l’événement reste la propreté de ses campings. C’est le contexte qui fait ça: les gens viennent pour faire la fête. Ils se disent que quelquun nettoiera de toute façon derrière eux. Un autre paradoxe, dès lors que l’on sait que le festival a été historiquement bâti autour d’une mobilisation pour la sauvegarde des terrils du coin.

Green camping(s)

Peut-être trop vieux ou concernés pour revivre la jungle des dortoirs A, B et C, certains optent depuis deux ans pour le « green camping », un terrain payant régi par une charte écolo. Le green camping, ce nest jamais quune vieille idée du festival qui date dil y a quinze ans. Sauf qu’à l’époque, ça avait été une catastrophe : les festivaliers « classiques » jetaient leurs déchets au-dessus de la clôture du green camping, considérant que ces campeurs étaient de toute façon des bobos crasseux. C’était la mentalité de l’époque, raconte la présidente de 3D. Le festival a ainsi fonctionné par essai-erreur, en matière d’environnement. Par le passé, on distribuait des sacs poubelle, jusqu’à ce quon se rende compte quils étaient éventrés pour fabriquer des capes aux festivaliers. Mais aujourd’hui, les choses sont différentes. Et pour preuve : le green camping de l’édition 2019 affiche déjà complet, tandis que le terrain des dernières festivités a été nettoyé en moitié moins de temps que les années précédentes.

Paradise City a ici encore un coup d’avance. Aucune tente n’est laissée sur place après le festival, assure son organisateur. On a mis en place un système de collaboration avec Tomorrowland. Toutes leurs tentes abandonnées sont remises en état et louées à nos festivaliers. Cest une sorte d’économie circulaire. Ceux qui viennent avec leur propre tente doivent quant à eux payer une caution. Il ajoute : Il faut aussi dire que notre camping naccueille que 1.500 personnes. Dans un festival qui compte 30.000 festivaliers chaque nuit, cest un exercice beaucoup plus compliqué, évidemment.

On devient ce qu’on mange

Mais à Dour, plus encore que les tentes abandonnées — également récupérées par des associations —, c’est la nourriture gâchée qui pose problème. Une boîte de raviolis à peine entamée et qui est restée cinq jours au soleil, on ne peut malheureusement plus rien en faire. Côté catering, on tente pourtant quelques propositions durables. Dour est en effet signataire avec dix autres partenaires du projet DEMO. Celui-ci comprend une charte imposée aux "caterers". Pour les hamburgers, le pain vient dune commune voisine, les légumes dun maraîcher de Blaugies… Mais ce sont des choses quon ne met pas forcément en avant, en se disant que le Français qui vient à Dour, ça l’intéresse finalement assez peu. C’est peut-être une erreur. Qu’on se rassure cependant : la pitta roulée géante fait toujours sa loi, aux différents « food corners » du festival. À Paradise City en revanche, au risque de décevoir les festivaliers, on a opté pour un régime végétarien sur tout le site. Il ne sagit pas de culpabiliser les carnivores, mais de leur expliquer par laction que si on mangeait tous moins de viande, on baisserait significativement nos émissions de CO2, assume Gilles De Decker. Je me souviens quen 2016, quand on a décidé de devenir un festival végétarien, pas mal de personnes ont râlé. Aujourdhui, on a bien plus de retours positifs. L’ambition du festival cette année : cuisiner davantage d’ingrédients jugés « imparfaits » par les standards de beauté alimentaires.

Force est de constater que la pression écolo est surtout mise sur les festivaliers. Mais les plus gros pollueurs des festivals ne seraient-ils pas pourtant… les artistes eux-mêmes ? Si on compare les émissions par tête, entre un headliner et un festivalier lambda, le premier pollue certainement plus, oui. Mais quand on calcule les émissions de la globalité du festival, on tourne autour des 3% pour les artistes. Mais cest vrai qu’ils attirent davantage lattention : ce sont ceux qui viennent en avion et quon voit avec des bouteilles en plastique sur scène. Alors, les organisateurs, du booking à l’accueil, essaient aussi de les sensibiliser. En 2019, les caterings seront également végétariens, tandis que des fontaines à eau sont placées sur scène pour éviter les bouteilles en plastique. On tente de les convaincre de venir en train plutôt quen avion. Les agents ne sont pas toujours daccord, mais on a parfois quelques petites victoires. La programmation est quant à elle en grande partie « locale », puisqu’au moins la moitié du line up de Paradise City est belge.

Tous en sont conscients : l’effort doit être généralisé sur tout le festival, et même au-delà. Le but, ce nest pas dinciter les festivaliers à trier cinq jours et puis de faire comme si de rien n’était en rentrant chez eux, pose Sylvie Denoncin. Oui, il faut que le site soit nettoyé quand on le quitte, mais on compte aussi sur les générations futures pour nous laisser une terre plus propre.