Précarité liée au statut d'artiste et aux galères, obligation de multiplier les projets pour tenter de vivre de sa vocation, grosses difficultés de passer du succès d'estime à celui qui remplit le frigo, music business à l'ancienne aujourd'hui complètement atomisé... Les raisons qui donnent envie à un musicien d'arrêter la musique peuvent être nombreuses. Avec à la clé une très mauvaise nouvelle : vous allez alors être seul, très seul. D'où le bon conseil : ayez toujours une autre grande passion plus monétisable dans votre coffre.

Anciennement chanteur de Venus, détenteurs du tube à échelle belge et plus Beautiful Days, anciennement So et Joy, après plus de 20 ans à multiplier les projets, Marc A. Huyghens est aujourd'hui comme on dit « rangé des voitures », travaillant dans un secteur tout autre que la musique. Jadis chanteur de Major DeLuxe, groupe de pop ambitieuse qui avait sorti deux albums (dont un sur le label Tricatel de Bertrand Burgalat) avant de se séparer lors de l'enregistrement d'un troisième opus jamais sorti, Sébastien Carbonnelle est depuis de nombreuses années déjà guide nature professionnel et conservateur de réserve naturelle. On l'avait connu incollable sur Claude François et les groupes sixties de la Côte Ouest, il est donc désormais tout aussi encyclopédique sur la phytosociologie, l'ornithologie et l'étude des galles des arbres (ce qui n'est pas une maladie mais une association biologique insectes/plantes assez époustouflante).

Ancienne de Superlux, ancienne DJ, Elena Chane-Alune travaille désormais à l'Ulg et a rejoint les listes de Vert Ardent, le mouvement éco-citoyen liégeois. Complètement révoltée par l'affaire Publifin, elle soutenait en toute logique aux communales de 2018 des projets de « participations citoyennes », la réquisition d'endroits abandonnés pour y loger des créatifs et l'idée de budgets plus transparents. Ex-Yéti, ex-Melon Galia et ex-Austin Lace, Thierry De Brouwer travaille désormais quant à lui dans l'organisation de dégustations de vins. J'aime à penser qu'il ne s'agit pas d'un décrochage complet, nous explique-t-il. Je continue d'être un véritable amoureux de la musique. J'en écoute une tonne, j'en produis, certes beaucoup moins, je joue de la guitare quasi tous les jours et je donne par ailleurs des cours mais... let's face it : j'ai un CDI de salarié et je dois me rendre à l'évidence, une page s'est tournée. J'avais commencé à suivre des cours d'œnologie, plus par passion que par souci conscient de reconversion. Après 2 ans, ça a vraiment pris beaucoup d'importance et j'ai entrevu des possibilités professionnelles gratifiantes. J'ai commencé par faire des extras dans le secteur du vin, via mon activité Smart et dans un même temps, un ressenti par rapport à mes activités musicales m'a rendu ce nouvel horizon professionnel envisageable. Disons qu'avec l'âge, en gros, j'ai commencé  à avoir le sentiment de proposer quelque chose qui n'était plus vraiment en phase avec la production actuelle et que je n'avais aucune envie de me raccrocher à un train en marche. J'avais le statut d'artiste et je ne l'ai pas renouvelé à la signature du contrat. 

L'exemple de Thierry De Brouwer est heureux mais ce type de reconversion ne se fait pas forcément sans douleur. Quand vient la décision d'arrêter la musique, il faut s'attendre à des doutes, des tâtonnements, des angoisses et... aucune aide de quelque organisme plus ou moins officiel que ce soit. Chez Actiris, il n'existe en effet pas de service d'accompagnement dédié aux artistes désireux de se reconvertir. Ils y sont considérés comme des chercheurs d'emploi lambda et sont donc dirigés vers un service généraliste où tirer le bilan de leur passé professionnel et aussi trouver un accompagnement de principe dans l'élaboration d'un nouveau projet professionnel. En fait, c'est très simple : il n'existe rien en Belgique francophone. Absolument rien. Nulle part. Chez Actiris, on nous dit que ce serait en effet quelque chose à développer. Du côté de la Smart, des mises en commun de craintes et/ou d’expérience pour la danse (des réunions, pas réellement d’avancées) mais rien au niveau musique. Chez Iles, une ASBL qui informe et accompagne « activement les artistes dans leur parcours professionnel », on fait tout pour que les projets réussissent mais on n'a rien de prévu en termes de reconversion. Autre réponse de l'administration : Nous travaillons avec les partenaires Iles, Mediarte et MAD pour l’accompagnement des chercheurs d’emploi bruxellois du secteur artistique. Ceux-ci visent à habiliter l’artiste dans sa capacité à élaborer et à mener un projet de nature artistique et vise également l’acquisition de compétences de gestion de carrière. La thématique de la reconversion professionnelle, dans un autre sous-secteur artistique ou tout autre secteur d’activité semble plutôt relever de la définition d’un projet professionnel et s’adresse donc plutôt aux Missions Locales ou ARAE (Ateliers de Recherche Active d'Emploi).

Comme tous les chômeurs et même avec le statut « privilégié » d'artiste, je me suis retrouvé à devoir postuler dans des domaines non seulement éloignés de la musique mais aussi de ma formation de base, nous confie Thierry De Brouwer. J'ai eu quelques embrouilles avec l'ONEM, mais elles étaient clairement liées à mon « activation » plus qu'au maintien de mon statut. Vient donc forcément une question capitale : « musicien de telle à telle année » sur un CV, pour un recruteur, est-ce top glamour ou au contraire, totalement repoussant ? J'imagine que ça dépend beaucoup du secteur. Mon employeur est un grand fan de musique. Il aime aussi les parcours atypiques mais je répète que je suis verni et j'ai avant mon engagement définitif eu l'occasion de faire mes preuves chez lui en tant qu'extra...

Il n'y a donc pas de secret : vous pouvez être le meilleur musicien de Belgique ou même un musicien moyen, au moment de changer de boulot, le mieux est de se montrer bon et employable dans ce nouveau job. Il n'est d'ailleurs sans doute pas inutile de rappeler que dans notre pays, des carrières musicales éventuellement mythiques n'excluaient pas ou n'excluent toujours pas des jobs plus communs prestés en parallèle. Ainsi, dans De Puta Madre, on trouvait notamment un organisateur de soirées dansantes et un directeur artistique de magazine musical. La Muerte a en son sein un disquaire chevronné et chez Front 242, on a un moment compté un employé de la Commission Européenne et un guide profitant de son diplôme d'historien pour mener des visites culturelles en Allemagne. Autrement dit, s'il y a bien un conseil à donner, ce n'est pas forcément d'avoir « un pied dans la normalité », ce serait plutôt d'avoir une autre grosse corde à son arc professionnel.

Le meilleur exemple illustrant ce tuyau nous vient sans doute de France. Aujourd'hui quinquagénaire, Stéphane Erard travaille au sein du Lesia (Laboratoire d’Études Spatiales et d’Instrumentation en Astrophysique). Mon travail concerne l’origine et l’évolution des planètes telluriques et des petits corps célestes, à travers l’étude de leur composition de surface, explique sur sa page Internet cet astrophysicien. Bref, voilà un scientifique respecté, cador de son secteur. Qui aurait pu prévoir ça en 1980, quand Stephan Erard tenait la basse dans Taxi Girl, le groupe à la fois pop et destroy de Daniel  Darc et Mirwais Ahmadzaï ? Cherchez la planète, trouvez son nom... 

Et ailleurs ?

En France existe l’AFDAS, ou Assurance Formation Des Activités du Spectacle, qui offre à ceux qu’on appelle dans l’Hexagone les « intermittents » (artistes ou techniciens du spectacle et de l'audiovisuel) des services de recherche de formation. L’organisme assure également le financement de leurs actions d’aide telles que stages de perfectionnement, coaching permettant de faire le point sur ses compétences ou de valider ses acquis professionnels. Peu de musiciens profitent finalement de ces actions, proportionnellement à tous les métiers concernés, car apparemment ce sont ceux qui souffriraient le plus de phobie administrative (écrire un CV, comprendre et faire valeurs ses droits…).

En Fédération Wallonie-Bruxelles, des « programmes » existent ça et là mais restent très marginaux. On peut citer le travail de BambaXL (Arts&Publics), un programme d’insertion socioprofessionnelle dans le domaine de la médiation culturelle et destiné aux artistes…