Le programme des étudiants  qui vont voir ailleurs, Erasmus+,  ne se limite pas aux universités et hautes écoles : les conservatoires en usent, encore qu'assez parcimonieusement, tandis que d'autres partenariats offrent des expériences plus lointaines. On le sait encore moins mais les profs peuvent également en bénéficier. Une mobilité fructueuse et à intensifier.

Erasmus? L'acronyme de «EuRopean Action Scheme for the Mobility of University Students», fait également référence à Erasme, le moine humaniste et théologien néerlandais qui arpentait l'Europe au 15e siècle en quête de savoirs. Depuis son adoption en 1987, le programme a envoyé quelques millions d'étudiants à l'étranger pour y effectuer une partie de leurs études dans un autre établissement scolaire européen, durée de trois mois minimum à un an maximum. 11 pays impliqués au départ, 28 états membres actuellement, sans parler de ceux en procédure d'adhésion à l'UE ou liés à elle par des traités économiques, Norvège, Islande… ; un budget de presque 15 milliards d'euros, une agence dans chaque pays dont deux en Belgique!

Ces agences coordonnent, gèrent, évaluent les établissements signataires de la charte Erasmus. Dans chaque établissement, un ou une responsable administrative remplit les contrats de subventions, rend des comptes, remet des rapports d'évaluation etc., une coordination exigeante et d'autant plus lorsqu'elle prend place dans les écoles supérieures des arts. Le travail et la responsabilité administrative des coordinateurs Erasmus est largement sous-estimée, souligne Salvatore Gioveni, responsable Erasmus+ et professeur en analyses et écritures musicales au Conservatoire royal de Bruxelles.

Pour se voir sélectionnés dans l'enseignement supérieur artistique, les étudiants doivent, entre autres, envoyer porte-folio et vidéo de leurs performances. Les démarches en sont multipliées, les chances d'aboutir à une sélection plus aléatoires. Le côté administratif est très technique, appuie Marie Kanabus, responsable pour le Conservatoire royal de Mons. Résultat : ce processus complexe s'avère parfois dissuasif. Et selon Salvatore Gioveni, le secteur des écoles supérieures des arts est sous-financé par rapport aux universités et hautes écoles. Les coordinateurs travaillent à temps partiel pour des charges administratives conséquentes. Autre difficulté : la digitalisation du processus administratif, multipliant e-mails et échanges entre intervenants, une numérisation qui devrait se terminer pour 2021. Entretemps, l'AEC (Association Européenne des Conservatoires) qui regroupe 340 établissements et dont le responsable bruxellois est membre, a quant à elle mis en place un projet digital pilote, semblable et efficace.

Marie Kanabus reconnaît l'idée Erasmus+ fantastique, mais les échanges sont actuellement en perte de vitesse. Pour éviter refus, demandes avortées, procédures inutiles au Conservatoire de Bruxelles, Salvatore Gioveni demande que les candidatures de départ, pour l'année scolaire suivante, soient déposées dès la fin octobre. L'étudiant doit revenir vers le coordinateur avec entre 3 et 5 acceptations de principe de la part de professeurs à l'étranger avant qu'une demande officielle ne soit déposée, vers le mois de février. Sans cette assurance, Salvatore Gioveni ne se lance pas dans une demande de subside, qui serait accordée et peut-être pas dépensée, avec risque d'impact sur le projet de l'année suivante.

Dans les institutions qui reçoivent des étudiants, les critères d'acceptation varient. Si certaines sélectionnent uniquement sur dossier administratif  avec comme conséquence que les professeurs n’ont pas nécessairement leur mot à dire, d'autres misent tout sur leur accord et constituent parfois même un jury interne. Un système élitiste et hyper compétitif, constate Mr Gioveni.  À Mons, on fonctionne entre les deux, explique Marie Kanabus. Quand les dossiers tiennent la route administrativement, on les présente aux professeurs et ce sont eux qui ont le dernier mot. On fonctionne aussi par rapport à l'accueil possible dans une institution d'environ 650 places (musique, art et théâtre).

L'aspect budgétaire ne semble -a priori- pas limiter les départs. Des bourses, variables selon les pays, couvrent une partie des frais, mais pas l'entièreté. Des budgets additionnels peuvent être dégagés par l'établissement receveur. D'autres freins existent. Il se peut que certains étudiants sollicitant soient refusés à l'étranger ; l'école en face a peut-être déjà rempli son quota Erasmus ; question de niveau, parfois, ou de sensibilité et technique trop différentes. À moins que ce ne soient les étudiants ou étudiantes mêmes qui jettent le gant, suivant l'évolution de leur année. Marie Kanabus : Il arrive aussi que certains s'arrêtent quand ça devient trop réel.

De combien de jeunes parle-t-on? Une vingtaine de candidatures sur l'année, à Bruxelles, pour une dizaine de départs. À Mons, aucune candidature, côté musique, n’a été acceptée l'année scolaire dernière, quelques-unes seulement pour la suivante. Ces chiffres s'expliquent en partie par la présence dans les deux conservatoires de nombreux étudiants internationaux -beaucoup de français- déjà dans un déracinement. Où atterrissent ceux qui partent? Pays de l'Est, Allemagne, Autriche… . Les étudiants se tournent également vers une mobilité plus internationale. Amérique latine ou Canada pour le Conservatoire de Mons, grâce à des accords conclus dans le cadre de programmes assimilés à Erasmus. Un terrain défriché aide, constate Marie Kanabus, qui poursuit, les étudiants sont en toute grande majorité ravis d'être partis. Certains  ne rentrent pas. À l'inverse, d'autres arrivés chez nous ne repartent pas. Chaque aventure est singulière.

Étudiante en piano à Mons, Apolline Jesupret a passé le premier quadrimestre de 2017 à l'Université de Montréal. Comme pour la plupart des étudiants, c'est l'envie de travailler avec un professeur spécifique qui a motivé son choix, mais j'avais également eu de bons échos de la pédagogie et des relations avec les Canadiens. Et j'étais curieuse du climat... Au final ? Une expérience enrichissante, la découverte d'un enseignement très différent, basé sur des études objectives (médicales par exemple) et des techniques éprouvées et qui a forcé la jeune femme à évoluer. J'ai énormément travaillé pour acquérir de nouveaux réflexes corporels. 4 mois, c'est assez court pour s'imprégner, mais cette expérience m'a donné de nouveaux outils pratiques, m'a fait grandir. La musicienne enseigne aujourd'hui dans une école de musique et est en train, au départ de son expérience canadienne d'une pédagogie basée sur l'expérimentation, de mettre au point sa propre méthode d'apprentissage basée sur la pratique concrète et où viendrait le plan théorique dans un second temps.

Montréal a également accueilli Florence Susant durant sa dernière année d’étude. Elle y a suivi un Master en interprétation, section musique baroque (et qui n'existe pas à Mons), avec la soprano Monique Pagé, ce qui m'a permis de travailler avec une femme, quelqu'un possédant la même tessiture de voix que la mienne. Florence Susant pointe également une pédagogie différente et un système canadien disposant de  beaucoup plus de moyens. On se retrouve en situation professionnelle tous les jours, avec plusieurs profs à disposition, tous chanteurs. Ça a été hyper bénéfique. L'étudiante est rentrée à Mons au mois de mars pour passer ses examens. Si la charte Erasmus précise que tous les élèves doivent être traités de la même manière, suivre des cours à l'étranger, différents, a pu les pénaliser à leur retour, explique le coordinateur du Conservatoire de Bruxelles, je défends les intérêts des étudiants Erasmus, au même titre, cela dit, que ceux des étudiants régulièrement inscrits.

L'ambitieux programme vise à ce que chaque étudiant puisse saisir la chance de partir se découvrir ailleurs. D'autres membres du secteur scolaire peuvent également en bénéficier, dont les professeurs. Pas mal de professeurs partent chaque année pour de courtes périodes, précise Marie Kanabus, donner des masterclass, participer à des colloques... On en reçoit également quelques-uns. Ce qui permet de proposer des visions différentes à nos élèves et ce qui génère des échanges de pratiques et de techniques, comme beaucoup de satisfaction personnelle. Cette mobilité enrichissante doit continuer à se développer.