Pendant longtemps, ils ont vécu sous le même toit. Parfois sur des lits superposés, souvent dans la chambre d’à-côté, frères et sœurs entretiennent une relation unique. Certains la prolongent aujourd’hui en musique. Pourquoi monter un groupe avec sa sœur ? Comment gérer les lubies créatives de son frangin ? Pour répondre à ces questions – et bien d’autres encore –, Larsen a fait le tour des familles.

Au moment où Larsen intercepte Sophia, sa sœur enregistre des voix. Nous finalisons notre premier album, révèle la moitié du groupe CélénaSophia. Alors que les filles peaufinent les chansons de Folie Reviens, un disque attendu d’ici la fin de l’année, la discussion dévie sur leur vie de famille. Céléna et Sophia se connaissent depuis toujours. Pourtant, elles ne jouent ensemble que depuis six ans. Nous avons dû apprendre le métier, indique la cadette. Céléna a deux ans de plus que moi. C’est elle qui a commencé à jouer du synthé. Puis, nous sommes passées ensemble à la guitare... Après un premier EP d’obédience folk plutôt bien accueilli dans les médias francophones du pays, les sœurs remportent la médaille de bronze aux Jeux de la Francophonie d'Abidjan en 2017. Cette performance s’accompagne d’une nouveauté nommée Jérôme Magnée. Membre fondateur  du groupe Dan San, proche collaborateur de Yew et Ébbène, le musicien s’intercale entre Céléna et Sophia. À son arrivée, nous avons dû nous adapter. Parce que jusque-là, nous étions dans notre bulle. Juste ma sœur et moi. La présence de Jérôme est venue bouleverser nos habitudes. De son côté, il a dû se familiariser avec notre dynamique, tout en trouvant sa place dans le projet. Pas facile de débarquer, comme ça, entre deux sœurs…

Chez FùGù Mango aussi, la musique est une histoire de famille. Mais, là encore, les frères Lontie recourent aux services d’autres musiciens pour donner vie à leurs mélodies pop et métissées. Aujourd’hui, Jean-Yves et moi allons tellement vite dans le travail qu’il nous est devenu difficile de démocratiser les processus décisionnel et créatif, explique Vincent. Du coup, nous glissons nos maquettes sur une page SoundCloud et nous les envoyons aux différents musiciens impliqués. De cette façon, ils peuvent les consulter, donner un avis et échanger sur les nouveaux morceaux. Notre relation est assez exclusive, mais elle n’exclut pas la notion de partage. Même si la bassiste Anne Fidalgo semble avoir trouvé une place privilégiée dans le projet des frangins, FùGù Mango reste une affaire de famille. À tel point que papa Lontie s’est longtemps glissé dans le costume du tour manager. Chauffeur de camionnette, homme à tout faire, le père de Vincent et Jean-Yves accompagnait autrefois le groupe en tournée. Avec lui, c’était encore plus fou : on reproduisait des schémas familiaux au milieu des autres musiciens. Quand mon père nous gueulait dessus, ça faisait d’ailleurs marrer tout le monde. Je pense que sa présence a joué un rôle de décompresseur par rapport aux autres. Indirectement, il équilibrait les débats. Autre famille, autres procédés. Chez les Murenzi, par exemple, les liens fraternels constituent un tissu d’intégration sociale. Yvan et Alban, les cerveaux du groupe YellowStraps, ont collaboré avec Le Motel pour composer l’album Mellow. Ils ont également fait appel à d’autres musiciens pour finaliser les compos soul et vaporeuses du EP Blame. Dans nos collaborations musicales, nous mettons tout en œuvre pour élargir le cadre familial, indique Yvan, le cadet du duo. Nous tirons profit de notre fraternité : elle sert de base à l’intégration des personnes extérieures à notre relation. Nous sommes tous frères.

Défaite de famille

Quand on parle de liens du sang, impossible de passer à côté d’Eleven. Ici, pas de saignement du nez, pas même une référence à l’héroïne de la série Stranger Things. Loin des épisodes du blockbuster Netflix, Eleven est le nom d’un groupe et, en particulier, un clin d’œil aux 11 minutes d’intervalle qui séparent la naissance d’Elvin Galland de Kayla, sa sœur jumelle. Entre elle et moi, c’est particulier, remarque Elvin. Producteur de l’album de Mustii ou du nouvel EP de Juicy, ce dernier met son savoir-faire technique au service des assemblages protéiformes d’Eleven. Aux confins du R&B, de l’électro et du hip-hop, les mélodies chatoyantes du duo devraient rapidement se fixer sur un premier album. Ma sœur et moi sommes souvent sur la même longueur d’onde, dit-il. Nos divergences sont rares. Pourquoi ? Parce que monter un groupe en famille, ça reste un jeu dangereux. Se prendre la tête avec des amis musiciens, c’est une chose. Mais se fritter avec sa sœur, c’est une autre histoire. Ça a d’autres implications… Même ressenti chez Sonnfjord où Maria-Laetitia et Aurelio Mattern unissent leur force pour servir des tubes ultra pop et raffinés, façon Lana Del Rey. Avec des copains, les disputes peuvent aller loin. Avec ta sœur, c’est différent. Après un concert ou une journée d’enregistrement, il nous arrive bien souvent de partir ensemble à une réunion ou une fête de famille. Nous devons donc faire preuve de discernement et rester serein en toutes circonstances. Une certaine retenue, voire de la prudence, semble dès lors s’imposer dans le mode de fonctionnement des groupes unis par les liens du sang. C’est évident, confirme Vincent Lontie. Moi, par exemple, je n’ai qu’un frère. Alors, j’essaie de faire la part des choses. Il y a la musique et la famille. Quand quelque chose se passe mal avec FùGù Mango, les repas avec les parents sont nettement moins amusants… En ce sens, la vie du groupe exerce une réelle pression sur le cadre familial. En plus, à un moment, je vivais dans le même immeuble que mon frère. L’appartement de Jean-Yves était juste en-dessous du mien. Nous avions installé notre local de répétition dans la cave. Il n’y avait plus aucune séparation entre nos vies privées et le groupe. C’était assez envahissant, notamment pour nos compagnes…

Télépathie

Au rayon rock, PaTTon n’a jamais été un groupe facile à cataloguer. Parce que les frangins Bodson sont joueurs. Pour eux, chaque album est l’occasion de relancer les dés, une façon d’avancer sur une autre case. Partis du post-rock pour explorer un spectre musical d’une richesse inouïe, Maxime et Sam se sont réinventés pour esquiver les redites et s’épanouir au cœur d’une relation qui les unit depuis toujours. Nous avions 18 ans quand nous avons commencé à jouer ensemble sous le nom de PaTTon, retrace Maxime. C’était en 1996. Je venais d’acheter une guitare et mon frère s’est procuré une batterie. C’est via ce projet que nous avons appris à faire de la musique. Il s’agissait de notre laboratoire en quelque sorte.

Vingt-trois ans plus tard, la paire est toujours active, mais se projette dans le futur sous un nouveau blase. Sans prévenir, PaTTon vient de se métamorphoser en Avalanche. Au départ, il n’était pas question de changer de nom. Paradoxalement, nous avions l’impression d’être allés jusqu’au bout des choses sous notre ancienne identité. Alors, nous avons marqué une pause. C’était un moment de réflexion nécessaire. Plutôt que de travailler directement ensemble dans un studio comme par le passé, la fratrie se met à composer séparément pour, ensuite, rassembler ses idées. Cette nouvelle dynamique va donner naissance à Avalanche, une entité qui prend le contre-pied de PaTTon. Moins hachées, moins préméditées, les compositions s’élancent désormais au long court, tout en fluidité. Ici, les propriétés du rock s’estompent sur un lit de fibres synthétiques, résolument groovy et psychédéliques. En lévitation, les ambiances se créent progressivement. Avalanche installe des climats et embrasse quelques jolis climax. Reste que notre relation ne s’arrête pas à la musique, souligne Maxime. Nous sommes très complices. Même en dehors du groupe, nous faisons des choses ensemble. Dans ces situations quotidiennes comme dans la création, il nous arrive d’être en désaccord sur un point. Mais nous sommes capables de régler ça d’un simple regard. Sans passer par les mots. C’est une forme de télépathie qui nous évite les longues négociations propres aux groupes « normaux ». Sans parler, nous pouvons mesurer les enjeux, l’effort à produire et le but à atteindre. C’est un gain de temps et d’énergie considérable. Cette forme de communication non-verbale se retrouve aussi chez CélénaSophia. Pour nous, le dialogue est quelque chose de naturel. La langue de bois n’existe pas. À la maison ou en répétition, tout se dit de façon frontale, sans détour. Notre compréhension est mutuelle. Parfois, nous n’avons même pas besoin de parler pour échanger des idées : un regard, même un geste, suffit pour interpréter les intentions de l’autre. Ce langage visuel est, assurément, un autre point commun partagés par tous les groupes unis par les liens du sang.

Zone tampon

Faire de la musique avec mon frère n’a pas toujours été une évidence, affirme Vincent Lontie. Parce que nous sommes très différents. D’ailleurs, ça nous a pris du temps pour comprendre la bonne façon de fonctionner. Pendant des années, nous avons essayé d’être aussi bon l’un que l’autre. C’était une forme de compétition. Le problème, c’est qu’on produisait exactement la même chose. Tout était fait en double. À force d’ajustements, nous avons compris que nos similarités n’étaient pas une force. Depuis, nous misons beaucoup sur notre complémentarité. Désormais, nous avons chacun nos domaines de prédilection. Nous nous partageons les tâches en fonction de nos compétences. C’est une manière de tirer profit du meilleur de nos deux personnalités. Tout ça pour dire que nous avons vraiment dû apprendre à co-exister sur le plan créatif. Sans manuel d’instructions ni règles de fonctionnement clairement détaillées, les groupes nés sous un même toit agissent à l’instinct, en ajustant leurs comportements aux réalités du terrain. Sœurs ou pas, nos caractères sont opposés, développe Sophia. Notre relation flirte souvent avec les extrêmes. Soit tout va bien et c’est merveilleux. Soit tout va mal et c’est la guerre. Entre les deux, la musique tient une place importante. Quand nous sommes entourées de nos instruments, nous savons que le professionnalisme est de rigueur. Nos rancœurs personnelles passent immédiatement au second plan. En revanche, après une répétition ou un concert, il nous arrive de reprendre le fil de l’histoire en relançant notre précédente dispute. Véritable zone tampon dans la relation qui unit Céléna et Sophia, la musique peut aussi, dans certains cas, redistribuer les cartes du grand jeu familial. Chez Sonnfjord, par exemple, il existe une hiérarchie implicite. À partir du moment où c’est Maria-Laetitia qui compose les morceaux, les décisions finales lui reviennent, explique Aurelio Mattern. Ses intentions priment sur les nôtres. Dans le groupe, elle aura plus facilement le dernier mot. Alors que dans notre vie de tous les jours, nos débats sont bien plus houleux. Pourquoi ? Parce que je joue à fond mon rôle de grand frère. Au sein de Sonnfjord, ce statut s’efface complètement. Je ne la ramène pas. Je me mets simplement au service des morceaux. Une façon comme une autre de défendre les intérêts familiaux.

SISTER ACT I

Reconnue comme l’une des plus belles voix du jazz moderne, Mélanie De Biasio a la même passion que sa sœur. Membre fondatrice du groupe Mièle, moitié du duo Blondy Brownie et chanteuse du projet jeune public Ici Baba, Catherine collabore régulièrement avec le gratin de la scène pop moderne. Elle a également épaulé Agnes Obel en tournée. Les sœurs De Biasio mènent donc leur barque séparément. Pourtant, en d’autres temps, elle partageait une vie commune au sein d’un groupe pop baptisé Gloubi Boulga. C’était en 1993 du côté de Charleroi.

SISTER ACT II

Nouvelle étoile dans la constellation du rock bruxellois, S O R O R explore des galaxies psychédéliques, new wave et bruitistes. Intense, lettrée et terriblement nerveuse, la formule proposée par ce quatuor ravive le feu sacré de quelques légendes éternelles (Sonic Youth, Throwing Muses), sans négliger l’impact d’héroïnes contemporaines (Warpaint). En latin, sœur se dit soror. Même si nous sommes trois filles dans le groupe, nous ne sommes pas de la même famille, révèle la bassiste Sophie Chiaramonte. Le nom du groupe remonte à ma rencontre avec Alice Ably, notre chanteuse. À l’époque, je vendais des vêtements rétro sur une boutique en ligne qui s’appelait « Sisters Vintage ». De son côté, Alice gérait « Sixsoeurs », un atelier spécialisé dans les fripes et la conception de costumes. Ces coïncidences nous ont conduit à Soror. CQFD.