Signe du dynamisme de notre scène, les collaborations entre artistes issus des musiques actuelles et ceux du monde classique se multiplient. Lorsque qu’elles dépassent le coup marketing ou la simple juxtaposition des genres, ces expériences ouvrent les espaces de la création et font voyager le public loin de ses repères. Explications.

Vingt-quatre septembre 1969. C’est le branle-bas de combat au vénérable Royal Albert Hall de Londres. Deep Purple enregistre Concerto For Group and Orchestra. Composé par le claviériste John Lord, cet album mêle les cordes des guitares électriques hurlantes de la formation hard-rock anglaise à celles plus conventionnelles des violons du London Philharmonic Orchestra. Et sans être pour autant le premier projet à réunir pop et musique classique (Eleanor Rigby des Beatles date de 1966, Nights In White Satin de The Moody Blues de 1967), ce disque ouvre définitivement une brèche dans laquelle plusieurs générations d’artistes vont s’engouffrer.

Cinquante ans plus tard, le monde classique et celui des musiques actuelles (pop, rock, hip-hop, électro) sont plus que jamais unis par les liens du mariage. Et comme tout mariage, c’est pour le meilleur et aussi pour le pire. De Metallica à Florent Pagny, en passant par Kayne West (Late Orchestration en 2005 avec un orchestre à cordes féminin) ou le récent album posthume de Johnny en mode symphonique, ces unions font trop souvent passer le coup «marketing» avant la dimension artistique. Mais s’il est vrai que les maisons de disques peuvent y voir un simple outil servant à refourguer du back catalogue, relancer une carrière, ressusciter des morts ou faire patienter les fans, ces collaborations débouchent aussi sur des projets à haute valeur ajoutée qui ont du sens. En musique, il est toujours question d’héritage, rappelle Paul-Henri Wauters, directeur du Botanique qui s’est fait depuis longtemps l’ambassadeur de ces rencontres entre le monde classique et celui des musiques actuelles. Tant le rock, que le hip-hop ou l’électro reposent sur des codes qui existent depuis des centaines d’années. L’écriture rythmique, l’harmonie, les mesures à quatre temps, la répétition d’un thème pour capter l’attention… Vous trouvez ces éléments aussi bien dans des lieders de Franz Schubert que chez les Beatles. Lorsque nous proposons au Botanique une création où des instrumentistes de l’Ensemble Musiques Nouvelles dirigés par Jean-Paul Dessy travaillent avec le rappeur Pitcho, nous ne faisons que perpétuer cet héritage.

SORTIR DE SA ZONE DE CONFORT
Pour qu’elles portent leurs fruits, ces collaborations doivent être mûries en amont et se doter d’une dimension humaine. C’est un investissement. Il faut susciter les rencontres, fixer un cadre, écrire de nouveaux arrangements, organiser des répétitions. Cela nécessite un enthousiasme mutuel et beaucoup d’empathie des artistes, précise encore Paul-Henri Wauters. Un message reçu cinq sur cinq par le duo féminin urbain Juicy. Le 29 avril, Julie Rens et Sasha Vovk présenteront aux Nuits Botanique leur création « Juicy Orchestra », où elles interprèteront leur répertoire avec un ensemble riche de quatorze cordes et sept flûtes. À la sortie de notre second EP en 2019, nous avons eu l’envie d’offrir une autre manière d’écouter notre musique, expliquent-elles. Nous avions joué au VK, à Bruxelles, avec un quintette à cordes et deux flûtes. À Dour, l’été dernier, nous étions entourées de cuivres. Cette nouvelle création au Botanique répond à la même démarche. On a toujours rêvé de ça. Nous avons toutes les deux étudié la musique classique. Jean-Marie Rens, le papa de Julie, est compositeur. Il signe tous les arrangements de Juicy Orchestra. C’est toujours du Juicy, mais la proposition est différente. Ce n’est pas la même énergie qu’en duo. Le public peut découvrir plus de nuances dans nos chansons et ça nous permet d’emmener le projet encore plus loin. S’ils suscitent l’intérêt, ces projets n’ont pas toujours le retentissement qu’ils méritent. Ils motivent moins le public qu’un concert formaté et coûtent plus cher. Ils doivent aussi faire face à des mentalités conservatrices, voire élitistes de certains acteurs. En Allemagne, l’opéra est beaucoup plus populaire qu’en Belgique parce que les tarifs sont plus accessibles, constate Paul-Henri Wauters. En Belgique, les lieux où on diffuse de la musique sont encore trop cloisonnés, ajoutent les filles de Juicy. Pour les puristes, un groupe jazz qui ne joue pas dans un club spécialisé n’est pas vraiment considéré comme un projet jazz. Le classique a aussi du mal à sortir de sa boîte alors que les musiciens issus de ce milieu sont toujours excités de se frotter à d’autres styles. Dans les gros festivals populaires d’été, on met l’accent exclusivement sur les tendances musicales du moment. Pourtant, si on programmait un ensemble classique sous un chapiteau à Dour à 1h du matin, il y aurait des réactions étonnantes.

UN LANGAGE COMMUN
Avec le quatuor à cordes Echo Collective qu’elle a créé avec l’Américain Neil Leiter, la violoniste Margaret Hermant, qui a été formée au Conservatoire, a l’opportunité de tourner dans l’Europe entière dans des clubs rock, mais aussi des églises et des théâtres. Son répertoire ? Plus vraiment du classique, certainement pas de la pop. Pour définir notre style, on parle parfois de drone ambient et même de post-gothique, dit-elle en rigolant. Mais le terme néoclassique me convient parfaitement. Après Plays Amnesiac (2009), projet initié par l’Ancienne Belgique où le quatuor réarrangeait l’intégralité de l’album Amnesiac de Radiohead, Echo Collective vient de rendre hommage au compositeur islandais Jóhann Jóhannsson (disparu en 2018) sur 12 Conversations with Thilo Heinzmann, disque paru sur Deutsche Grammophon, le label de référence en matière classique. Lorsque nous présentons ces deux projets en concert, l’audience est mixte, l’âge moyen situé entre 35 et 45 ans. Le public ne vient pas pour se défouler ou pour danser, mais pour écouter. L’offre s’adresse à tout le monde. Il n’y a pas de frontière. Avec Echo Collective, nous gardons le son de la musique classique et de nos instruments acoustiques mais on expérimente sur la texture et les arrangements.

Parallèlement à Echo Collective, Margaret Hermant met aussi régulièrement son bagage classique au service de la chanson française (Dominique A, Samir Barris, Ivan Tirtiaux), voire de la pop (River Into Lake). Si c’est fait avec cœur et qu’il y a du sens à collaborer ensemble, l’expérience peut s’avérer particulièrement intéressante. Quand vous jouez avec un musicien d’un autre background, vous ne théorisez pas. La musique fonctionne comme un langage. Vous communiquez, vous essayez de vous comprendre et vous partagez. Le son et les émotions priment toujours sur la technique. De manière générale, des musiciens autodidactes ont une liberté qui leur permet de s’exprimer différemment que ceux évoluant dans le monde classique. Ma formation me permet, par contre, d’être plus rapide pour retranscrire la musique. Nous avons appris la musique de manière différente mais ça se complète. Le parcours d’Echo Collective montre que ces mariages entre musiques classique et musiques « d’aujourd’hui » peuvent se prolonger au-delà d’une création, d’un « side project » ou d’une commande d’un centre culturel. Après avoir réinventé le répertoire de Radiohead et celui de Johann Jóhannsson, Echo Collective prépare actuellement un album de compositions originales. La création Juicy Orchestra nous donne plein d’idées pour notre premier album que nous enregistrons actuellement, déclarent Julie et Sasha. Jean-Marie Rens va nous écrire des arrangements, nous inviterons d’autres musiciens sur le disque, il y aura des cordes. Et Paul-Henri Wauters de conclure. Il n’y a pas, d’un côté, la musique classique et, de l’autre, les musiques actuelles. Il y a de la musique. Point.