Elles s’appellent Nathalie, Anne, Eve, Nabou, Pauline, Lara, Esinam, Barbara, Natacha, Marjan ou Sarah... Elles sont pianistes, trompettistes, bassistes ou chanteuses. Elles sont jazzwomen. On les voit de plus en plus mais elles ne sont toujours pas aussi nombreuses que leurs homologues masculins.

Vous connaissez tous la célèbre photo A Great Day in Harlem de Art Kane en 1958 qui rassemblait les jazzmen de l’époque. Sur les 57 musiciens présents, il y a exactement trois femmes. Cette image ne fait pas office de statistique, bien sûr, mais d’un constat flagrant.

Autre époque, autres mœurs ? Pas si sûr. Même si la parité hommes/femmes dans le jazz a tendance à se rééquilibrer doucement, la question reste toujours d’actualité. D’après l’étude de Marie Buscatto, 8% des musiciens de jazz sont des musiciennes. Et près de 70% d’entre elles sont chanteuses. Qu’en est-il en Belgique : le jazz serait-il machiste ou sexiste ?

La pianiste Nathalie Loriers n’en a pas l’impression : « Mes parents avaient quelques appréhensions au départ : le milieu avait une image trouble à l’époque, les clubs, la nuit, la drogue. Ils ont été rassurés quand ils ont rencontré Charles Loos, mon prof au conservatoire, lieu qui ouvrait à peine ses portes au jazz. J’ai été très vite encouragée par les plus anciens et je n’ai jamais ressenti de problème par rapport au fait d’être un femme qui faisait du jazz. » Pour la jeune génération, l’intégration dans le milieu du jazz s’est, elle aussi, faite sans souci. « La rencontre avec d’autres musiciens, hommes, n’a pas posé de problème. On pense musique avant toute chose », témoigne la trompettiste Pauline Leblond. « J’ai été accueillie par les jazzmen de ma génération et entourée d’anciens qui font tous abstraction du genre. On pense musique et basta », confirme la pianiste Margaux Vranken.

Mais alors, qu’est ce qui empêche encore les filles de monter sur scène ? Pourquoi y en a t-il encore si peu ? « Il y a pas mal de filles qui étudient le jazz, avance Nathalie Loriers, qui donne également cours au Conservatoire Flamand à Bruxelles. La suite est plus aléatoire. Certaines élèves sont réticentes au fait de voyager, de ne pas être souvent chez soi, de devoir se coucher tard. Peut-être que des garçons ont ce même sentiment, mais ils en parlent moins. Et puis, il y a la maternité... » Il faut donc un sacré caractère et une bonne dose de passion pour se jeter à l’eau. « C’est une vie nocturne et les bars jusque trois heures du mat’, c’est pas très féminin, confirme Pauline. Rentrer seule, ce n’est pas toujours rassurant. Et si ton compagnon n’est pas dans le milieu, ça peut être compliqué. »

Et Margaux d’ajouter : « On reste dans les schémas classiques : la femme "à la maison" et l’homme "sur scène". Je ne connais pas beaucoup de cas inverses. Ce n’est pas encore entré dans toutes les mentalités. Tout cela n’incite pas les femmes à se dire : tiens, je me ferais bien une carrière bien compliquée et instable dans un monde masculin à 95% et avec une vie de famille super compliquée. Mais à chacun ses priorités, moi je suis dedans à fond et je ne pense pas au reste. » Pauline Leblond : « C’est une question de caractère et d’environnement. Ma mère a vécu sous le bloc communiste et s’est barrée à 21 ans pour faire sa vie. Elle m’a dit de penser d’abord à ce que j’avais envie de faire. Pour la famille, tu verras plus tard, m’a-t-elle dit. »

Le regard des autres

Tout cela est fort bien, mais une fois sur scène, il faut encore affronter le jugement du public et de journalistes parfois gauches ou indélicats. Même si au fil du temps les choses s’améliorent, nulle n’est à l’abri de remarques déplacées.

« Au début, j’ai eu quelques emmerdeurs qui venaient, après les concerts, pour draguer ou dire ce qu’il fallait faire, ou demander de mettre une jupe. On apprend vite à se protéger de cela… et de la jalousie des femmes de musiciens. Mais cela reste anecdotique », sourit Nathalie Loriers. « Tu ne peux pas refaire l’éducation des gens en cinq minutes, rigole Margaux. Il y aura toujours ce genre de remarques. Et puis, il y a ceux qui trouvent que tu joues avec féminité, grâce et délicatesse parce que tu es une femme. Ça ne veut rien dire, ce sont des banalités. » « Je te défie de trouver un article où l’on parle du T-shirt ou de la coiffure de Brad Melhdau ! », ajoute encore Nathalie, qui avoue parfois avoir envie d’être invisible sur scène pour qu’on ne se concentre que sur la musique. « C’est vrai, je prends de la place parce que je bouge et je vis la musique, avoue Pauline, mais j’espère que l’on ne s’arrête pas à ça. Les gens sont bien plus étonnés parce que je joue de la trompette ! Il faut du souffle ! Sous-entendu il faut être musclée. Comme pour jouer de la batterie. La flûte, la harpe c’est plus délicat, plus féminin. Quand j’arrive dans un nouveau lieu où je ne suis pas connue, on imagine que je suis la chanteuse ! » Les clichés ont la vie dure.

Serait-ce pour toutes ces raisons que la plupart des femmes de jazz - car il y en a beaucoup - restent dans l’ombre ? « Les femmes font un job énorme en backstage, constate Fanny Di Marco, programmatrice au Théâtre Marni. Il faut voir comment les Catherine Grenier, Hélène Defosse, Paméla Malempré, Maaike Wuyts se battent pour faire exister le jazz ! Elles font un job de dingues face à, parfois, des programmateurs un peu trop paternalistes. Heureusement, on voit de plus en plus de femmes directrices de théâtres. Cela pourrait faire infléchir la programmation. C’est vrai qu’on y pense un peu plus, mais on ne veut pas programmer des femmes parce qu’elles sont femmes. On repère surtout la qualité. On fait un festival centré sur un instrument et on ne fera pas un festival de femmes. »

Que penser alors de cette discrimination positive quand certains festivals se targuent de mettre en avant la femme. « C’est ambigu et délicat, avoue Margaux. On entend parfois dire que c’est du marketing et que le « jazz féminin » remplit les salles, mais on nous dit aussi que l’on vole la vedette aux hommes ! L’idéal serait de voir des hommes et des femmes sur scène et de ne plus se poser la question ».

Quant aux groupes de femmes qui revendiquent leur féminisme, les avis sont mitigés. « Au début, Tineke Postma a eu des expériences un peu compliquées avec Terry Lynn Carrington et son Mosaic Project qui ne rassemblait que des femmes, raconte Nathalie. Une petite jeune européenne, blanche, qui arrive dans un groupe de blacks avec des caractères assez forts, c’était un autre combat. Cela s’est dégelé par la suite. » « Terry a été mon prof pendant deux ans à Berklee, ajoute Margaux. Elle a créé le Berklee Institute of Jazz and Gender Justice qui organise des workshops, pas uniquement pour les filles, et instaure un environnement inclusif en privilégiant des jeunes instrumentistes. Car oui, il y a du sexisme, de la discrimination, du racisme. Il faut en parler pour faire exister la chose. »

Tout est donc question d’éducation. Et cela ne concerne pas que le jazz, loin s’en faut. C’est tout le système médiatique et éducationnel qui est impliqué. « Je demande parfois à mes collègues masculins de citer cinq musiciennes avec qui ils collaborent régulièrement. Impossible de remplir le tableau », conclut Margaux. Comme on le voit, il y a encore un peu de chemin à parcourir. Alors, en route.

It's a Man's Man's Man's World - Jean-Pol Schroeder de la Maison du Jazz à Liège

 

Au début du siècle dernier, la femme restait à la maison, s’occupait du ménage et, dans le meilleur des cas, apprenait le chant et le piano. Elle était parfois organiste à l’église et cela était très respectable. Celle qui allait jouer ou chanter dans des lieux essentiellement masculins où régnait souvent alcool, sexe et drogue était mal vue. Et celle qui jouait d’un instrument de bouche était objet de moqueries. Pourtant, il y a toujours eu des femmes dans le jazz qui jouaient de tous les instruments, mais les orchestres n’en voulaient pas. De temps en temps, on faisait appel à une pianiste, comme Mary Lou Williams, souvent sous-payée, ou à des chanteuses… pour des raisons douteuses. Elles n’étaient pas prises au sérieux et la terrible phrase de l’historien George Simon dit tout : « Only God can make a tree, only men can play good jazz ». En Europe, c’était un peu une copie conforme, avec quelques nuances. Mais on regardait encore, fin des années ’60, Micheline Pelzer comme une bête curieuse car elle jouait de la batterie.