De plus en plus de monde se plaindrait de la musique en ville et ce, depuis bien avant la Covid-19 et les fêtes sauvages qui découlent de l'interdiction de rassemblements. Du moins est-ce une impression... Lorsque l'on vit dans un centre urbain, est-il en effet réellement plus difficile d'avoir une vie musicale épanouie, dans les bars et entre ses propres murs ?

Ronchonner en ville contre le bruit, la musique et le bruit de la musique est une tendance de fond. Que l'on tente d'expliquer par de multiples facteurs, quelques légendes urbaines, une bonne dose de mauvaise foi, voire même un peu de racisme ("aaah, ces râleurs de Français !"). On accuse généralement la gentrification et le mode de vie plus bourgeois qui en découle. Plus objectivement, on pointe surtout les normes environnementales plus strictes qu'il y a quelques années. Chez Bruxelles Environnement, l’administration de l’environnement et de l’énergie de la région bruxelloise, on le reconnaît d'emblée : les normes de bruit de voisinage sont relativement strictes dans la capitale. En ce qui concerne la musique, d'autant plus strictes qu'en 2018 a été promulgué un arrêté sur le "son amplifié" modifiant une loi qui n'avait pas été revue depuis... 1977. Désormais, à Bruxelles, on limite et on contrôle donc VRAIMENT les décibels. On y est obligé d'informer le public du niveau sonore ambiant via des afficheurs électroniques qui mesurent et enregistrent ces données en temps réel. Il est requis de distribuer des bouchons d'oreilles. En principe, il est même obligatoire pour les bars dansants et autres salles de concerts de réserver des zones de repos, sur 10% de l'espace ouvert au public, où le bruit ambiant ne peut dépasser 85 dB. Ce sont là des mesures toujours en phase "test", c'est-à-dire ajustables. L'évaluation était prévue pour cette année mais, au vu de la situation sanitaire et de ses très incertaines répercussions, elle sera sans doute reportée à 2021 ou même 2022. 

Malgré ce qu'on entend souvent aux comptoirs et sur les réseaux sociaux, ces mesures ne rencontrent en réalité pas d'opposition massive. Bruxelles-Environnement livre un autre chiffre étonnant : sur le total des plaintes pour nuisances sonores, il n'y en aurait que 13% en rapport avec la musique (mais 33% concernant l'horeca et les loisirs). Alors, emballements ? Possible mais ce qui coince assurément, ce sont plutôt les aspects kafkaïens de la mise en pratique de ces mesures et la méthodologie des contrôles. Axel Neefs du Café Central, bar bruxellois musical aussi dynamique que régulièrement dans le collimateur des autorités, s'en est ainsi plaint publiquement sur Facebook : « L'IBGE (autre nom de Bruxelles-Environnement - ndlr) nous a appelé trois fois durant le confinement, alors que l'on était pourtant fermé depuis le 13 mars. Juste pour avoir la preuve d'achat d'un "mouchard" (limiteur - ndlr) agréé qui enregistre les décibels, un truc qui coûte entre 1500 et 2500 euros. On a même eu droit à des déclarations glaçantes, du genre "ce n'est pas parce que l'on est fermé que l'on ne doit pas avoir les bons appareils" ». Au Central, plus aucun concert ne peut se terminer après 22 heures. « Des fois, il ne suffit que d'un rappel enthousiaste en fin de concert pour que ça déborde un peu, que les voisins se plaignent et que suivent les amendes ». Question, dès lors, logique : pouvoir d'un seul coup de fil stopper l'enthousiasme d'organisateur·rice·s de concerts et de leur public de 100 à 200 personnes, n'est-ce pas attribuer au "riverain" un pouvoir disproportionné et, à vrai dire, fort peu démocratique ?

C'est le nœud central de la problématique mais pour Bruxelles Environnement, c'est à la police de répondre : « Les forces de l’ordre ont dans leurs compétences le respect de l’ordre public et le tapage nocturne et peuvent donc agir à ce niveau-là. Le tout est de trouver un équilibre entre la vie festive et la tranquillité, ainsi que la qualité de vie des riverains. C’est pour ça qu’il existe une réglementation. Les normes de l'arrêté "son amplifié" visent à protéger le public et sont semblables à celles d’autres régions et pays proches, comme par exemple la Flandre ou la Suisse. » D'accord mais pourquoi prendre pour exemples des législations voisines strictes et non pas l'une de celles considérée comme l'une des plus équitables d'Europe : la façon dont la ville de Berlin gère cette même problématique. Là-bas, on considère en effet l'animation nocturne musicale, et tout spécialement la culture techno,  comme un acteur économique de premier plan doublé d'un attrait touristique majeur. Cela ne signifie pas que tout est permis, loin de là, mais on y applique quoi qu'il en soit le principe d'antériorité : si quelqu'un vient s'installer à proximité d'un endroit musical, c'est en connaissance de cause et c'est à cette personne de penser à l'isolation acoustique de son habitation. Logique ? Oui, bien sûr. N'empêche que cette mesure berlinoise reste très locale et toujours plus rare que l'exemple où quelqu'un qui s'installe à proximité d'un bar peut se plaindre de la musique dès le premier soir. Et être écouté.

En Wallonie, il n'y a toujours pas d'équivalent sur les rails de cet arrêté bruxellois. En fin de mandat, Carlo Di Antonio, ministre wallon de l'environnement jusqu'en septembre 2019, fut pressenti pour adapter à échelle régionale ces mesures qui existent à Bruxelles depuis 2018 et en Flandre depuis 2012... mais il n'a pas été reconduit dans ses fonctions. Pour les acteur·rice·s du secteur, en tant qu'ancien directeur du festival de Dour, c'était pourtant la personne indiquée pour bien comprendre le dossier, ses enjeux et ses effets pervers. C'est que le son, c'est compliqué. Déjà, le décibel est un drôle de coco, de même qu'une mesure instantanée de crête n'est pas une moyenne pondérée. Pour maîtriser ces données et ce jargon, pour être apte aussi à prendre des mesures sonores exploitables dans le cadre d'un litige, il faut avoir suivi une formation, sanctionnée d'un brevet. Or, qui dit compétences régionales forcément basées à Namur, dit souvent délégation quand il s'agit de contrôler à Liège, Tournai, Charleroi ou Arlon. « Comme les inspecteurs brevetés n'ont pas forcément envie de chaque soir prendre leur voiture pour traîner dans les bars dansants, nous avance Frédéric Rinné, patron de plusieurs lieux musicaux à Liège, les contrôles sont le plus souvent effectués par des inspecteurs communaux agréés. Mais pour plaider sa cause, on est ensuite convoqués à Namur... » Et Rinné de s'embarquer dans une longue explication dénonçant une approche de la problématique et des sanctions qui peut se résumer en trois lettres : WTF. 

Comme à Berlin, il existerait toutefois à Liège, une sorte de principe d'antériorité tacite. Frédéric Rinné, qui fait aussi partie du Conseil de la Nuit, un "conseil des sages" consultatif et propre à Liège où sont discutés entre tous les acteurs concernés la plupart des problèmes liés à la nuit, nous l'explique : « Si quelqu'un s'installe dans le Carré ou En Roture, il est censé savoir où il met les pieds, oui. Ça ne permet pas aux cafés de faire n'importe quoi au niveau du son. Il y a des règles, il y a des contrôles. Mais si cette personne se plaint, la police tiendra compte du fait qu'elle habite en plein Carré ou En Roture et non pas dans un quartier strictement résidentiel. » Normal. Et pourtant, que de discussions autour de ce simple bon sens…