Longtemps laissée à l’abandon sur les terres de Marchienne-au-Pont, les Forges de la Providence reposaient sur les ruines d’un riche passé industriel. Grâce au dévouement acharné de quelques citoyens en mal de musiques alternatives, l’imposante bâtisse renaît aujourd’hui de ses cendres sidérurgiques. 

Si le nom du Rockerill circule désormais dans les cercles musicaux les plus instruits, c’est un petit miracle. Pour le comprendre, le plus simple reste encore de monter à bord de la machine à remonter le temps. L’histoire commence en 1836 aux abords de Charleroi, à Marchienne-au-Pont. Thomas Bonehill, un ingénieur anglais, débarque dans le Hainaut pour développer son savoir-faire dans le domaine de l’acier. Il pose ses valises à la rue de la Providence et y installe ses machines. On peut comparer son impact à celui de John Cockerill, explique Michaël Sacchi, moteur de l’aventure Rockerill. L’un s’est installé à Charleroi, l’autre à Liège. Mais leur objectif était le même : développer l’activité industrielle en Wallonie.

L’usine de la Providence se positionne alors comme un des fleurons de l’industrie européenne. En 1914, la guerre éclate. Les bombardements dévastent la région. L’usine de Marchienne-au-Pont n’est pas épargnée. Au lendemain du conflit, des prisonniers allemands sont réquisitionnées pour reconstruire le bâtiment. Les travaux s’étalent sur deux ans. Dès 1920, l’entreprise tourne à plein régime. Hauts-fourneaux, fours à coke, ateliers de réparation, forges : toutes les facettes de la métallurgie sont ici exploitées. L’activité industrielle est intense. Une ligne de tram super performante est construite pour desservir l’usine. De grandes maisons bourgeoises fleurissent le long de la chaussée. Mais dans les années 1980, toutes ces maisons de maître seront rasées pour respecter les plans d’implantation du futur métro carolo, note Michaël Sacchi. Le seul vestige de cette époque repose sur la pellicule de L’étoile du Nord, un film avec Simone Signoret et Philippe Noiret. L’intrigue se déroulait dans la maison qui abritait les services administratifs de l’usine…

D’une rave à la réalité

En 1966, l’exploitation fusionne avec Cockerill pour devenir Cockerill-Providence. Dans la foulée, plusieurs chocs pétroliers déstabilisent l’industrie européenne. Les activités wallonnes sont ralenties. Pour faire face, les industries du bassin de Charleroi se regroupent sous le nom de Cockerill-Sambre. Mais l’agonie est inexorable. Entre 1982 et 1986, des milliers de personnes perdent leur emploi, plongeant la région dans un profond marasme économique. Désertée, l’usine de la Providence doit attendre le milieu des années 1990 pour voir ressurgir les souvenirs de son glorieux passé : la ville de Charleroi confie, en effet, la gestion de l’espace au Musée de l’industrie. Les machines y sont exposées et expliquées au public. À l’entame du 21ème siècle, les collections déménagent du côté de Marcinelle, sur le site du Bois du Cazier. Le Musée parti, l’ancienne usine se retrouve de nouveau à l’abandon. Un jour, avec notre collectif, on a eu l’idée de squatter le bâtiment pour y organiser un événement alternatif. À l’arrache, sans prévenir personne, se souvient Michaël Sacchi. Le 21 mai 2005, le site industriel vibre au rythme du Rockerill Festival. Un événement avec une expo organisée par «Les têtes de l’art» (un collectif d’artistes carolorégiens - ndlr), des DJ’s et de nombreux concerts rock, punk, noise ou hardcore. Tout se déroule pour un mieux. Quelques jours plus tard, les raves itinérantes du collectif Toltek Unit débarquent au même endroit. Sur les 1200 personnes présentes à cette manifestation, on dénombrait 30 Carolos, relève Jean-Christophe Gobbe, autre acteur du projet Rockerill. Les autres venaient de partout en Europe. Au lendemain de la fête, des ouvriers ont aperçu des punks à chiens et des nanas défoncées qui gambadaient dans les champs de mitrailles. Comme l’endroit a l’habitude d’être calme, ils ont prévenu la police. Priés de se présenter chez le bourgmestre, Michaël Sacchi et Jean-Christophe Gobbe sont aiguillés dans leur initiative. On avait besoin d’un permis d’exploitation. On a alors rencontré les pompiers, les assureurs et on s’est organisé en ASBL.

Réhabilitation

En février 2006, Michaël Sacchi et un ami, Thierry Camus, mettent la main au portefeuille. On a acheté le bâtiment en ruine à Cockerill pour le prix d’une baraque. Je n’avais plus envie de galérer pour trouver des espaces d’exposition et des lieux pour nos concerts ! La restauration passe par de longues sessions de bricolage. On a installé l’électricité, remis un compteur d’eau, compartimenté l’espace avec des portes coupe-feu. On a aménagé une scène. Au début, pour la sonorisation, on partait à Naninne chercher du matériel au centre de prêt. Pour les toilettes, on se débrouillait avec une Cathy Cabine. Elle était installée au milieu de la salle. À partir de 2008, le Rockerill trouve son équilibre. On a soigné les commodités. En créant un bar et de belles toilettes. On s’est acheté une sono. La programmation s’est pérennisée : soirées électro, concerts de rock, de jazz, etc. Symbole de renaissance et de réhabilitation d’image pour toute une région, le Rockerill compte aujourd’hui parmi les hauts lieux des musiques alternatives en Fédération Wallonie-Bruxelles. C’est seulement maintenant que les autorités communales réalisent l’importance de ce bâtiment. Culturellement, c’est un lieu porteur de valeurs. Quand on voit les transpositions de certains buildings dans des villes comme Berlin, ça fait forcément réfléchir. De là à appréhender le futur de Charleroi par le prisme de la culture, il n’y a qu’un pas qu’on serait tenté de franchir. En dansant.


www.rockerill.com