Survivant du post-punk, rescapé de la new wave, The Names a flirté avec la légende sans jamais embrasser la gloire. En 1981, le groupe bruxellois signe un deal avec le label anglais Factory Records, voyant son nom accolé à celui de Joy Division. Mais à trop fréquenter les fantômes, on finit toujours par flotter dans l’au-delà. Aujourd’hui ressuscitée après une longue période d’inactivité, la formation publie Stranger Than You, un album aux charmes atemporels.

Dans la vie professionnelle, Michel Sordinia signe des articles de cinéma sous la plume affutée de Louis Danvers. Dans un monde passionnel, le journaliste transporte ses émotions en musique. Avec son groupe, The Names, il a écrit une des pages d’or du rock alternatif en Belgique. Album culte, Swimming plonge au cœur du mouvement new wave, quelque part entre Joy Division et The Cure. En 1982, cet écrin de romantisme électrique circonscrit le son de l’époque. Malgré la justesse du propos, le groupe se délite et, dès 1984, débranche les amplis. Le mot séparation est un peu dur pour évoquer la fin de The Names, remarque Michel Sordinia. On a plutôt fait face à une sorte de lente et inévitable extinction. Elle s’explique d’abord par l’échec commercial de Swimming... À partir de là, on a réalisé qu’on ne pouvait pas vivre de notre musique. Dans le même temps, on terminait nos études : on s’apprêtait à quitter le confort du cocon familial pour entrer dans la vie active. Plusieurs membres du groupe flirtaient aussi avec l’idée de se mettre en ménage. Placés les uns à côté des autres, ces éléments ont mis un coup d’arrêt au projet. Pourtant, trois décennies après sa sortie, Swimming ne sent toujours pas le renfermé. Mieux, les chansons de l’album culbutent des mélodies et des idées qui, depuis, ont fait école dans les catalogues des nouvelles institutions de la planète rock (Sacred Bones, Captured Tracks, Born Bad). De quoi se poser des questions sur les raisons du four éprouvé par The Names. D’abord, j’ai commis une erreur. Après l’enregistrement de l’album, je suis entré en contact avec Michel Duval, instigateur du label des Disques du Crépuscule et tenancier de l’enseigne Factory Benelux. Quand il m’a demandé sous quelle étiquette je souhaitais sortir Swimming, j’ai répondu que ça m’importait peu. Grave erreur. À l’époque, l’aura du label Factory aurait certainement facilité la mise en lumière de notre musique. Ensuite, il y a eu la mésaventure Night Shift. En 1981, ce morceau s’est retrouvé catapulté « Single of the Week » dans deux magazines anglais de référence (Sounds et NME). En neuf jours, on a écoulé dix mille exemplaires du 45 tours. Mais le label Factory n’a jamais consenti à represser le disque… Tony Wilson, le patron du label m’a juste écrit : C’est génial, ça va faire un superbe objet de collection ! Je pense que cette décision nous a mis un fameux bâton dans les roues. En repressant le single, Factory aurait encore vendu un paquet de 45 tours, tout en établissant notre nom en Angleterre. Tout ça aurait pu changer le cours de l’histoire…

Nouvelle vague

Début du 21ème siècle. Le label mancunien Factory Records est officiellement devenu une enseigne culte de chez culte dans le cœur des amateurs de new wave. Si The Names n’est plus, le nom du groupe circule régulièrement dans les cercles spécialisés. À un moment, plusieurs sites consacrés aux artistes de ce label ont émergé sur la toile. Une page dédiée à The Names a même vu le jour aux USA. Dans la foulée, en 2007, nous avons été contactés par un passionné qui souhaitait organiser une soirée Factory Records dans l’enceinte de La Raffinerie. L’endroit est hautement symbolique. Il s’agit en effet de la salle de l’ex-Plan K, toujours implantée sur le trottoir de la rue de Manchester (ça ne s’invente pas), à Molenbeek-Saint-Jean. C’est là que Joy Division a joué son premier show en dehors de l’Angleterre. Là aussi que s’est établi le quartier général du post-punk et de la new wave en Belgique. On a accepté l’invitation. Ce qu’on ignorait, c’est qu’on allait jouer devant 1300 personnes surchauffées. Ce soir-là, on a compris qu’il se passait encore un truc. Les six premiers rangs connaissaient nos paroles sur le bout des doigts. On était soufflé. Dans le mois, on recevait des propositions de concerts provenant des quatre coins d’Europe. Cet événement marque le point de départ d’une renaissance. Courant 2009, le groupe retrouve le chemin des studios et sort un nouveau disque de son chapeau, le mitigé Monsters Next Door. Aujourd’hui, sans nostalgie, The Names renoue avec son passé. Sur l’album Stranger Than You, les chansons soulèvent les chœurs et bombent le torse pour braver les ambiances sombres et solennelles d’un son venu d’une ère glaciaire. En 1981, l’envie de signer chez Factory était ultra motivée par notre volonté de bosser avec le producteur Martin Hannett. Depuis la sortie de Unknown Pleasures, c’était devenu une obsession. Cet album de Joy Division était un véritable OVNI. À l’époque, rien ne sonnait comme ça. C’était une révolution. Hannett est devenu une figure sacrée : il était la main et l’oreille de Factory Records (The Durutti Column, Section 25, A Certain Ratio, Ndlr). Il a créé un son. C’est lui qui a produit toute la discographie de notre « première vie ». Quand on partait enregistrer avec lui à Manchester, c’était fort différent d’aujourd’hui. En 1981, je doutais beaucoup. Travailler avec quelqu’un comme Martin Hannett renforçait ton crédit à l’égard du monde extérieur. Son génie et son inventivité se faisaient sentir dans toute une série de prises de décision qui, alors, m’échappait. Maintenant, ce n’est plus le cas. Martin n’est plus là. Désormais, on travaille de façon plus intuitive. On crée davantage de choses dans l’instant. Hands Off Love, par exemple, est un morceau qu’on n’a jamais répété. Il est né en pleine session d’enregistrement. Tout comme What She Knows About The Night. Pour enregistrer ce disque, j’ai ressenti le besoin de m’immerger en studio, quitte à dormir dedans. Si aucune chanson du nouvel album n’a été écrite dans les années 1980, Stranger Than You confronte inlassablement ses guitares à l’histoire. Avec cet album, on a opéré un effort conscient pour renouer avec le son de nos débuts. C’est pour cette raison qu’on a décidé de revenir sur Factory Benelux et qu’on a repris une œuvre de Benoît Hennebert pour illustrer la pochette. Retravailler avec le gars qui a signé l’artwork de Swimming, c’est une façon de rabibocher la ligne du temps, de rapprocher les deux périodes de la vie du groupe. Dans mon esprit, Stranger Than You est le disque qui aurait dû suivre Swimming. C’est son vrai-faux frère en quelque sorte. C’est une suite, livrée avec une certaine distance. L’idée n’était pas de singer notre premier album, mais d’essayer de retrouver une cohérence esthétique. Mission accomplie.

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