Des guitares sur le trottoir, une batterie dans un tram, un chanteur dans une piscine : on aura tout vu. Ou presque. À l’initiative de sites internet spécialisés, les musiciens désertent aujourd’hui la scène pour s’exhiber autrement devant la caméra. Captées dans des positions improbables et des lieux incongrus, ces prestations sorties des sentiers battus par quelques équipes de tournage mélomanes offrent un nouveau contexte à nos chansons préférées. Au point de devenir une carte de visite incontournable pour certains artistes. Dans le genre, la France a sa Blogothèque. La Belgique, elle, possède Bruxelles Ma Belle : tout un programme patrimonial.

À l’époque où on est entré en contact avec Bruxelles Ma Belle, on cherchait à mettre en images l’état d’esprit des versions acoustiques de notre album Hello Strange, se rappelle Antoine Wielemans, l’une des voix du groupe Girls In Hawaii. On a réalisé un clip dans le cadre somptueux de la bibliothèque Solvay. Cette vidéo, c’est une trace vivante de notre travail. La grande différence entre Bruxelles Ma Belle et les nombreux blogs du même genre, c’est la dimension participative. Ici, la mise en place d’une session passe par un véritable échange entre l’artiste et l’équipe de réalisation. L’idée, c’est de trouver un lieu qui s’accorde parfaitement à l’atmosphère musicale. Au taquet depuis cinq ans, Bruxelles Ma Belle doit son existence à un jeune bouclé. Originaire de la région parisienne, Emmanuel Milon a découvert Bruxelles en 2005. Je suis arrivé pour mes études, retrace-t-il. Diplômé en montage à l’IAD (Institut des Arts de Diffusion), il rallie assez vite Reyers et les équipes de la RTBF. J’y avais fait mon dernier stage comme monteur. J’ai été engagé là-bas pour bosser sur le JT et les émissions sportives. En marge de mon job, je me passionnais pour les Concerts à Emporter : des podcasts vidéo réalisés par un site français appelé La Blogothèque. J’ai déniché de nombreux groupes grâce à ces sessions filmées à l’arrache dans un bar, une rue, un parc. J’adorais le concept, l’idée de capturer l’instant, de filmer la musique sans préparation, sans artifices. Mélomane, Emmanuel Milon passe alors l’essentiel de ses soirées au Botanique, un lieu parfait pour apercevoir, de près, ses artistes préférés. Mais au fil des concerts, j’ai ressenti de la lassitude. J’étais un peu agacé par ma passivité. Le fait d’être là, figé dans la fosse sans intervenir davantage, ça me chiffonnait. C’est comme ça que j’ai mûri l’idée de mettre en œuvre une sorte de Blogothèque. Mais je ne voulais pas limiter ça à quelques sessions filmées un peu n’importe où. J’ai donc songé à la possibilité de prendre Bruxelles comme décor des capsules vidéo. Avec sa petite idée en tête, le monteur rassemble des amis de l’IAD autour du projet. À partir de là, il commence à contacter des artistes. Le souci, c’est que je n’obtenais aucune réponse. Les gens ne pigeaient pas les tenants et aboutissants de la proposition. Jusqu’au jour où j’ai monté un sujet RTBF sur le groupe Été 67. La journaliste m’a refilé le nom du manager et j’ai tenté ma chance… Quelques semaines plus tard, Emmanuel Milon reçoit une invitation du label d’Été 67. Le garçon détaille alors ce qui va devenir la marque de fabrique de Bruxelles Ma Belle : Filmer un artiste avec un son pro dans des lieux du patrimoine bruxellois. Le nom du blog est à chercher dans la chanson française d’un parolier hollandais. Je suis un méga fan de Dick Annegarn. Depuis l’âge de dix ans, j’ai le morceau Bruxelles, ma belle dans un coin de la tête. Un premier deal en poche, Emmanuel Milon se retrouve sur un toit de Saint-Josse avec Été 67 devant la caméra. Pour le groupe, l’équation était simple. Si ça se mettait bien, il bénéficiait d’un nouvel outil de promotion. Si l’exercice n’était pas concluant, ça ne changeait absolument rien… Le fruit de cette collaboration séduit, la vidéo sert quasiment de clip à la chanson. Dans la foulée, la maison de disques propose de renouveler l’expérience avec d’autres noms de son catalogue. Les labels sont en recherche de contenus visuels, de chouettes vidéos à glisser sur le Web. Sauf que la réalisation des clips a un prix. Ce n’est pas donné. Du coup, pour une maison de disques, une initiative comme celle de Bruxelles Ma Belle, c’est un peu du pain béni. L’information se confirme du côté de Girls In Hawaii : Pour un groupe, une session comme celle-là, c’est une belle opportunité en termes de visibilité. Aujourd’hui, si on veut réaliser « un vrai » clip, ça coûte cher. Du coup, pour de nombreux musiciens, ce genre de plan, c’est l’occasion d’obtenir une cool vidéo sans débourser un euro.

Sessions privées et visites guidées

J’ai très vite compris qu’il serait compliqué d’obtenir un financement via les artistes et les maisons de disques... Pendant deux ans, on a réalisé toutes les vidéos bénévolement. Au bout d’un moment, les amis qui m’accompagnaient dans l’aventure en ont eu assez de faire ça pour la beauté du geste. J’ai donc mis le blog entre parenthèses, le temps d’imaginer des sources de financement, de préparer des dossiers, des demandes de subsides… Emmanuel Milon se tourne alors vers la Région de Bruxelles-Capitale, Direction des Monuments et Sites. Via le blog, il obtient un budget pour son engagement en faveur du patrimoine bruxellois. Dans le même temps, on a réussi à débloquer d’autres subventions. Ce n’était pas gigantesque, mais suffisant pour faire tourner la machine. Depuis son lancement, Bruxelles Ma Belle a déjà visité le répertoire de plus de septante artistes (Milky Chance, Camille, Editors, BRNS, Ozark Henry, etc.) et autant d’endroits à travers la ville. Trouver des lieux, ça prend du temps et c’est plutôt stressant. Généralement, tout se négocie par e-mails ou, préalablement, par une visite sur place. À chaque fois, j’explique le projet en insistant sur le côté sérieux de la démarche. Ce modus operandi m’a ouvert les portes d’endroits incroyables, comme le pavillon chinois à Laeken, par exemple. Pour obtenir les autorisations de filmer, on concrétise le plus souvent à l’arrache, sans aucune convention avec les lieux. Aujourd’hui, Bruxelles Ma Belle souffle sa cinquième bougie avec pas mal d’inspiration et de nouvelles envies. Désormais, on se considère comme une sorte de média. Notre but, c’est que les vidéos soient vues et partagées par le plus grand nombre. Nos sessions permettent au public de découvrir ses artistes préférés sous une autre facette, plus personnelle et authentique. Là, on va développer un prolongement des sessions en invitant quelques personnes à assister à des concerts privés : des shows qui vont s’inscrire dans un cadre patrimonial bien spécifique. L’idée n’est pas d’utiliser l’endroit comme un simple espace de concert. On va chercher à donner une plus-value à cette démarche en invitant un(e) guide professionnel(le) à raconter l’histoire des lieux aux gens invités au spectacle. Tout l’art d’associer l’œil et l’oreille et de tisser des liens privilégiés sur la Toile.

www.bruxellesmabelle.net

Des sessions sans concession

Sur Internet, de nombreux blogs aux styles variés donnent libre cours à leurs idées décalées à travers des sessions acoustiques, atypiques (sous la douche) et toujours en mouvement (certains n’hésitent pas à filmer des musiciens en action dans un taxi). À proximité de Bruxelles Ma Belle, on trouve ainsi d’autres sites, pensés pour apprécier la musique autrement :  The Mahogany Sessions, Scène de Bain, 3ème Gauche, La Blogothèque, Black Cab Sessions, Soul Kitchen Sessions, …