Antoine Pierre est l’un des jeunes drummers que beaucoup de jazzmen veulent avoir dans leur groupe. On l’a vu aux côtés de Jean-Paul Estiévenart, de Toine Thys, de Enrico Pieranunzi, de Philip Catherine et au sein de groupes tels que LG Jazz Collective ou TaxiWars. Cette fois-ci, ce surdoué de la batterie propose son propre projet : Urbex.

Urbex, cela veut dire quoi et d’où vous vient cette fascination pour les villes et bâtiments abandonnés ?
Antoine Pierre
 : Urbex est la contraction des mots Urban et Exploration. Il s'agit d'une discipline qui est à la croisée du sport et de la photo et qui consiste à visiter des lieux abandonnés pour en faire des photos « spectaculaires ». C'est une expérience mystique. Tu arrives dans un lieu parfois presque intact depuis qu'il a été abandonné. La seule chose qui change c’est la nature qui s'y est réinstallée.

La musique s’est-elle construite autour de ce « concept » de chaos, d’abandon, de réhabilitation ?
Exactement. Mes morceaux sont construits principalement à partir d'un état dans lequel je me trouve quand j'arrive dans un lieu abandonné : c'est comme si j'arrivais à comprendre tout ce qui s'y est passé et que je vois tout ce qui pourrait s'y passer. C'est ce concept « d’énergie » qui est devenu de plus en plus concret pour moi et que j'ai voulu rendre tel quel dans ma musique. La nature reprend le dessus et se sert de ce que l'homme a construit pour renaître et prouver qu'elle est toujours là et que rien ne peut la vaincre.

Avez-vous fait le « casting » du groupe après avoir écrit ou imaginé la musique, ou avez-vous écrit en fonction des musiciens ?
J'ai longtemps eu des squelettes de compositions en tête mais j'ai fait le casting avant de concrétiser les morceaux. J'avais un son en tête et je savais que j'avais envie d'un grand groupe avec des souffleurs, une basse électrique et des percussions en plus de la batterie. J'ai choisi les musiciens en fonction des rencontres musicales que j'ai eues avec eux auparavant. Lorsqu'on a commencé à jouer l'année dernière, le groupe avait déjà trouvé un chemin dans le son. J'ai écrit toute la nouvelle musique en fonction du son du groupe.

Est-ce que vous avez donné un « rôle » à chaque instrument, une couleur qui correspond à une image « imaginaire » d’Urbex ? L’urbain / la nature, l’homme / la machine, la modernité / la tradition ?
Ce n'est pas quelque chose que j'ai conscientisé lors de l'écriture des morceaux mais bien lors de leur réalisation. Pendant une résidence, en septembre 2015, je me suis rendu compte que les instruments trouvaient leur rôle et qu'ils se définissaient en fonction des morceaux. Et, oui, il m'arrive d'expliquer une composition en la décrivant comme un tableau, avec tous ces éléments que tu as cités.

Comment avez-vous écrit les morceaux ? Sur un rythme, un « système », une mélodie ?
J'ai toujours un petit carnet avec moi dans lequel je note toutes mes idées. De temps à autre un déclic me donne l’idée précise du son que je veux avoir. Une fois que j'ai l'idée du son et de l'atmosphère que je veux dépeindre, j'utilise le matériel de ce petit carnet, qu'il soit rythmique, harmonique, mélodique, conceptuel, ... Je connecte les idées entre elles et puis je travaille sur la forme.

Le fait d’avoir passé un an aux States a-t-il changé votre façon d’appréhender le jazz. Cela a-t-il influencé votre façon d’écrire pour Urbex ?
Oui. New York a été une expérience incroyable pour moi. C'était très intéressant de se connecter autant avec la tradition. Pendant un an, je suis sorti presque tous les soirs dans les clubs de jazz pour assister à des concerts plus incroyables les uns que les autres. Ce qui m'a frappé c'est le jeu incisif que la plupart des batteurs ont. Il y a quelque chose de tranchant qui ne laisse rien au hasard et qui te fait sentir que c'est « here and now ». Je crois aussi avoir eu aussi la chance de faire des rencontres qui m'ont poussé musicalement dans une voie que je n'aurais pas prise autrement. Voir cette émulation entre musiciens et vivre cette énergie forte m'ont poussé à m'ouvrir plus et à faire plus d'expériences. Je pense que cela se traduit bien dans Urbex.

Vous avez beaucoup joué avant d’enregistrer ? Le disque s’est fait dans les conditions d’un live ?
Quand je suis rentré de New York, on a joué l’ancien répertoire au Bravo et au Brosella. Durant le mois d'août, j'ai organisé des répétitions partielles avec les musiciens pour parcourir les nouveaux morceaux et s'habituer aux formes, aux systèmes rythmiques et harmoniques et approfondir quelques intentions. Ensuite, on s'est réunis pour 3 jours de résidence à la Jazz Station. On a joué ce répertoire pour la première fois au Marni et le lendemain, on est rentré pour 3 jours en studio, dans les Ardennes. Complètement isolés du monde, juste concentrés sur cette musique. Actuellement, nous sommes en plein mixage pour faire ressortir la musique comme elle doit l’être, en respectant les conditions live dans lesquelles elle a été enregistrée.


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