La vie tient à peu de choses. Sain et sauf, Vincent Liben vient témoigner d’une existence bousculée sur Animalé, troisième album singulier et intransigeant, conçu à l’écart des sentiers battus et des impératifs marchands. Sur ce disque, le futur-ex leader de Mud Flow panse ses plaies avec des mots français et retrouve la santé en chantant. Animalé ou comment reprendre du poil de la bête.

Pendant quinze ans, Vincent Liben s’est débattu dans un costume beaucoup trop large pour lui. Pour gérer un groupe, il faut un leader autoritaire ou partager une vision commune. Il n’y a pas d’autre alternative, affirme-t-il en grignotant méticuleusement son sandwich. En 2010, sous le soleil de juin, c’est la fin. Mud Flow se sépare, écartelé par d’insolubles dissensions internes. Le processus était devenu trop démocratique. On voulait que le projet contente tout le monde. Au final, plus personne ne s'y retrouvait. Pourtant, en juillet dernier, coup de théâtre : Mud Flow remonte sur scène pour un concert à Louvain-la-Neuve. Financièrement, on ne pouvait pas refuser. Quand on joue dans un groupe de rock, on travaille des mois sur un disque. Quand il sort, on en vend mille exemplaires. Pour le reste, tout le monde pirate les chansons ou les écoute en streaming. Là, on nous proposait de travailler deux jours sur la préparation d’une date et de gagner cent fois plus qu’en enregistrant un album… Là-dessus, Mud Flow remet ça quelques mois plus tard sur les planches du Botanique : un deuxième concert de reformation joué à guichets fermés. Un véritable succès. Pour moi, tout ça reste de l’histoire ancienne. J’envisage les prestations de Mud Flow comme les reprises d'un spectacle. Rien de plus. C’est comme si je me glissais dans la peau d'un personnage pour jouer un rôle. Aujourd'hui, je cherche à être le plus sincère possible en adoptant le langage qui va me permettre de défendre au mieux le fond de ma pensée. Ainsi, Vincent Liben s’est construit un rôle sur-mesure. Dandy à la voix de velours, crooner aux inflexions nicotinées, l’homme s’est métamorphosé au contact de la chanson française. Après quatre ans de silence radio, il se porte au chevet d’Animalé, son troisième effort solo. J'ai conçu cet album en songeant directement à Animalé. Ça ne veut rien dire. C'est juste un mot inventé. Pour moi, c’est une forme mystique, une créature spirituelle. Il s'agit d'un esprit, une sorte de force vaudou. C'est assez abstrait, mais ça résume bien le processus qui a donné naissance à l’album.

Hépatite et chœurs bulgares

Pour le chanteur, Animalé résonne tel un nouveau départ. Avant cela, il s’est fait un nom avec l’album Tout doit disparaître. Fin 2011, plusieurs médias français succombent aux charmes de Vincent Liben, voyant chez lui un médiateur parfait entre les œuvres de Marc Lavoine, Serge Gainsbourg et Yves Simon. Face à l’engouement, une version revue et corrigée de son premier disque s’apprête à accoster le marché français. Toutes les conditions pour briller au-delà des frontières du Royaume semblent alors réunies. Mais trois jours avant la sortie, mon médecin généraliste m'a décelé une hépatite C. J'ai dû commencer un traitement. Ça a duré un an. C'était une trithérapie, un truc assez lourd avec des pilules à avaler à intervalles réguliers, une piqure à s'auto-administrer dans le ventre et quelques éléments de chimiothérapie. L’action combinée de ces médicaments permet aujourd'hui d'éradiquer le virus dans 80 % des cas. En attendant, ça te fout en l'air. Tu deviens anémique, tu ne supportes plus les gens, tu te traînes. Pour voir le jour, Animalé s’est ainsi frayé un chemin à travers les brumes médicamenteuses... J'étais totalement sous l'emprise des drogues. Je suis devenu insomniaque. Du coup, j'avais du temps libre pour jouer de la musique. Je n'ai rien fait d'autre pendant cette période. L'album est aussi marqué par la coexistence de deux relations amoureuses. L'une est partie en cacahouète pendant mon traitement, l'autre m'a vraiment aidé à terminer les chansons. De sa première note à ses dernières secondes, Animalé se dévoile en toute fragilité. Point d’orgue du disque, le morceau Sur le Fil souligne d’ailleurs cette sensation d’extrême vulnérabilité. Quand j'ai écrit cet album, j'étais conscient que tout pouvait s'arrêter du jour au lendemain. Les chansons découlent de véritables pulsions. Partant de là, je n'ai fait aucune concession. J'ai pris des risques. Enregistré en six jours dans l'enceinte bruxelloise des studios ICP, entièrement produit par Vincent Liben, Animalé laisse affleurer dix chansons délicates, intimes et, paradoxalement, ouvertes sur le monde. À mi-parcours, la mélodie de La Rivière s'écoule paisiblement, s'enlaçant langoureusement autour de chœurs bulgares chinés sur Internet. En amont, sur Le Refuge, Vincent Liben se retire dans les Balkans le temps d'une ritournelle mélancolique : un petit air francophile qui marche sur les traces de quelques anglo-saxons illuminés (Beirut, A Hawk and a Hacksaw ou DeVotchka). À la différence de Tout Doit Disparaître où je me sentais obligé de passer par la case “chanson française”, j'ai abordé Animalé avec beaucoup plus de liberté. Ici, je me suis laissé porter par des chansons de Beirut, mais aussi par la musique de Pink Floyd, des rengaines traditionnelles acadiennes ou des airs de La Nouvelle-Orléans. Soit tout un monde d’émerveillement.