De passage à Liège, on a longé les quais pour se réfugier dans la planque de Dan San. Entre excitation et soulagement, le groupe vient d’achever la confection d’un deuxième album. Ouvragé avec passion, Shelter a toutes les caractéristiques du grand cru: dosage parfait, chansons à l’épreuve du temps et arrangements sélectionnés avec soin.

Arrivé sur la pointe des pieds dans les rangs du collectif JauneOrange en 2009, Dan San fait aujourd’hui figure de modèle à suivre en bord de Meuse. Après des débuts acoustiques et un EP intimiste (Pillow), le groupe s’est construit un son moelleux et une réputation confortable. Dans la lignée de Girls In Hawaii, la formation impose sa vision sophistiquée de la pop moderne. Lancé sur les sentiers alternatifs tracés par Syd Matters ou Grizzly Bear, Dan San passe la vitesse supérieure, début 2012, avec Domino. Cet album a ouvert des portes, témoigne Thomas Médard, chanteur à la crinière dorée. On a joué quelque 120 concerts pour défendre ce disque sur scène. On a renforcé notre présence en Belgique et on s'est incrusté sur les affiches des pays limitrophes : en France, en Allemagne ou aux Pays-Bas, mais aussi en Suisse, en Autriche et en Angleterre. À l’été 2013, on a marqué une pause. Pour se ressourcer et prendre le temps de reconsidérer les choses. Les six musiciens partent alors dans différentes directions. Le guitariste Jérôme Magnée accompagne ainsi Gaëtan Streel en tournée et rejoint le violoniste Damien Chierici dans Yew. De son côté, Thomas Médard rêve en solitaire derrière les chansons de The Feather. On croise aussi les lunettes du bassiste Maxime Lhussier aux commandes d’un nouveau disque de Pale Grey. S’impliquer par ailleurs, ça permet de développer d’autres sensibilités et d'évacuer d'éventuelles frustrations, remarque ce dernier. Parallèlement à ces aventures annexes, chacun prend le temps de composer pour Dan San. Pendant un an, on a accumulé de la matière. Alors qu’on était en pause, on s'est programmé quelques répétitions pour assembler des idées. Sans pression ni date butoir. Assis sur de nouvelles compos, le groupe décide de partir à la pêche au producteur. On a établi une liste. Plusieurs noms ont circulé. Chris Taylor (Grizzly Bear) ou Connor O’Brien (Villagers) sont contactés. Aaron Dessner (The National) réagit avec intérêt. Il s’est montré hyper enthousiaste. Le stress? C’est qu’il ne  produit rien en-dessous de 30.000 euros... Sans compter qu'il faut encore se rendre aux États-Unis pour bosser avec lui. Finalement, c’est Yann Arnaud qui s’y colle. L’homme est connu pour avoir posé les doigts sur des trésors de Phoenix, Air ou Syd Matters. À l'heure de faire un choix, on a soupesé les propositions qui s'offraient à nous, explique Jérôme Magnée. On souhaitait faire les choses bien, sans se précipiter. Partir aux USA, ça impliquait de respecter des budgets serrés, de s'en tenir scrupuleusement aux délais prescrits. Et puis, on voulait établir une relation, pas se contenter de voir un ingé-son trois jours pour, ensuite, s'échanger des fichiers via internet. En compagnie de Yann Arnaud, Dan San s’éloigne du trip américain et de ses méthodes directives. Quand on a évoqué sa façon de travailler, Yann a simplement répondu : Je vais poser des micros à côté de vos instruments et enregistrer ce qui en sort. Quand tu t'apprêtes à casser ta tirelire pour faire produire un disque, tu t'attends à rencontrer quelqu’un qui se vend. Ici, ce n’était pas le cas. C’était un peu flippant.

L’empire des lumières
En mai 2015, le producteur français débarque à Liège pour observer le groupe en action. Là, il a tout de suite réagi à l'écoute d'un morceau qui lui semblait trop alambiqué. Il souhaitait un résultat plus épuré. L'idée nous a tout de suite convaincus. Les sessions d’enregistrement prennent place quelques mois plus tard dans un manoir de la périphérie parisienne: les studios La Frette. On ne connaissait pas cet endroit. Avant notre passage, c’est Feist qui bossait là. L’histoire de cette bâtisse est dingue. Elle enferme notamment l’ancienne table de mixage des mythiques studios Barclay. La bicoque est câblée de la cave au grenier. On peut s'enregistrer partout, du matin au soir. La formation liégeoise s’empare des lieux, capte la batterie et les guitares dans le salon et grave des parties de violon dans la cage d’escalier. En une semaine, les onze morceaux qui façonnent aujourd’hui le mur du son Shelter sont parachevés. Cette fois, on a tout simplifié, assure Thomas Médard. Désormais, les portions chantées à une seule voix se détachent clairement des chœurs. Les harmonies vocales sont d'autant plus lisibles. On a aussi utilisé de vieux synthés analogiques. Ces dernières années, on s'est beaucoup documenté à ce sujet. On a potassé, parcouru le web à la recherche d'infos et de bons plans, en essayant d’identifier les sons de clavier qui nous plaisaient. Le nouveau répertoire s’est construit autour de quatre claviers vintage. Dans tout ce processus, on s’est efforcé de maximiser les ressources d’un nombre limité d'instruments. Le paradoxe du disque est là: le son prend de l'ampleur alors que les arrangements sont plus allégés que jamais. Les mélodies de Nick Drake (Up) et Simon & Garfunkel (America) irriguent toujours l'ADN de Dan San. Sur Shelter, on savoure ainsi ce goût infini pour les splendeurs mélancoliques, l’organique et les harmonies soigneusement lustrées. Les morceaux découpés en plusieurs parties (Nautilus I, Nautilus II) tendent ici à devenir une véritable marque de fabrique. On aime prendre le temps d'installer un décor, de planter l'ambiance, d'approfondir un thème. Ailleurs, des chansons naviguent sur les flots (Nautilus, Seahorse, Ocean) sans jamais se démonter. Techniquement, Dan San est plus fort. Musicalement, tout est mieux enregistré. Sans changer de cap, le groupe escalade un pic: Shelter marque une ascension dans la carrière de la formation. L’album tire son nom des paroles du morceau Dream, indique le bassiste. C'est symbolique. Le fait d'aller à Paris, de s'enfermer dans une bulle pour penser et redéfinir notre univers, ça nous a donné l’impression de créer un abri, un monde à part. Sur la pochette du disque, un cliché du photographe américain Patrick Joust exhibe un bungalow et son jardin au cœur de la nuit. La photo évoque L'Empire des lumières de René Magritte. Surtout, elle opère un lien avec le titre de l'album. On peut en effet voir cette maison comme le cocon dans lequel on a créé les chansons. En même temps, il y a une fenêtre: une cavité qui offre un regard vers l’extérieur, vers les grands espaces. Ça tombe bien: avec Shelter, Dan San risque de voir du pays, de découvrir de nouveaux territoires. Signé au Japon par Flake Records, au Canada par Simone Records (Karkwa, Chapelier Fou), au Mexique et aux U.S.A par Minty Fresh (Ezra Furman, Alamo Race Track), ce disque offre de nouvelles perspectives. Toujours plus vastes.


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Dan San
Shelter
JauneOrange/[PIAS] Recordings