Une flûte de champagne à la main, des bulles dans le cerveau, Ben Baillieux-Beynon et Aurelio Mattern ont mis leurs matières grises en commun par une nuit de la Saint-Sylvestre. Imprégnés par la culture pop, assoiffés de refrains épiques, les deux garçons se sont construits un son sous les plumes de Paon. Devenu quatuor, le groupe a picoré des idées colorées dans le champ du rock indépendant pour signer Shine Over Me, un premier E.P. frais comme la rosée. Un an après la publication de cette carte de visite exhibée en première partie d’Alt-J, Eels ou Editors, Paon fait la roue sur la longueur d’un album éponyme : une parade lumineuse et sexy, séduisante à souhait. 


Paon prend le temps de grandir et de s’accomplir. Après un premier E.P. et une belle salve de dates européennes, vous n’avez pas spécialement précipité la sortie de votre album. Accordez-vous une attention particulière aux différentes étapes qui jalonnent l’histoire du groupe ?

Ben Baillieux-Beynon : À l'origine, on n'imaginait pas donner vie à quelque chose de consistant. Dans notre esprit, Paon était plutôt un projet récréatif, un exutoire censé combler nos temps libres. Quand on a commencé, je marquais une pause avec The Tellers. De son côté, Aurelio venait de boucler un chapitre avec le groupe Lucy Lucy. Le premier E.P. de Paon constituait déjà un aboutissement inespéré…

Aurelio Mattern : Avec Paon, on n'a jamais rien planifié. Le projet a évolué sans véritable objectif. Quand on s’est associé à Jérémy Mulders (guitare, Ndlr) et Léo Campbell (batterie, Ndlr), on a pigé que quelque chose se mettait en place. À partir de là, on a voulu laisser du temps au groupe pour se construire.

Les sonorités du E.P. laissaient transparaître une certaine uniformité. Sur l'album, on est confronté à des chansons beaucoup plus explosées et bigarrées. Ces contrastes étaient-ils recherchés ?    

BB : Pour l’E.P, on tenait à respecter l'état d'esprit des premières maquettes. On s'est réfugié à Liège, dans le Studio 5. On s'est mis dans une petite pièce et on a enregistré quatre morceaux dans les conditions d'un concert. C'est l'énergie qu'on cherchait à faire passer dans les chansons.

Léo Campbell: Pour l’album, on s'est fixé de nouvelles règles de travail. On ne voulait pas reproduire ce processus. Ici, pas question de s'enfermer à quatre dans une boîte et d'enregistrer les morceaux au pied levé. La démarche était différente, plus soigneuse et expérimentale. On a vraiment été dans les détails.

Tous les musiciens impliqués dans Paon sont issus de la culture alternative. Curieusement, vous avez confié la production de l’album à Nicolas Quéré, ingé son français déjà croisé aux côtés de Zaz ou Charlie Winston. Soit des noms assez éloignés de votre constellation. Pourquoi s'être tourné vers lui ?

Jérémy Mulders : Déjà, on était certain de vouloir bosser avec un producteur extérieur. Dans le groupe, on a tous des influences musicales différentes, des envies diverses. Si on avait opté pour l'autoproduction, on se serait retrouvé dans un studio à tergiverser pendant des mois... Nicolas Quéré s'est fait un nom avec des artistes de variété. Mais c'est lui qui est venu vers nous. Il souhaitait bosser sur notre album. Pour lui, Paon était une bulle d'air : une façon de faire de la musique comme il l'entendait, sans être soumis à des obligations “commerciales”.

BB : Au début, on était dubitatif, pas convaincu du bienfondé de cette collaboration. On s'est donc contenté de lui envoyer les morceaux pour, éventuellement, obtenir un retour ou une proposition. Deux jours plus tard, Nicolas Quéré nous a envoyé deux pages de notes, remarques et commentaires. C'était précis et argumenté. Il s'est réellement passionné pour le projet.

L'album a été enregistré à La Frette, un studio situé dans la banlieue parisienne. C'était l'endroit idéal pour façonner vos nouveaux morceaux ?

LC : C'est un endroit incroyable. Un manoir planqué dans une agglomération à un quart d'heure de Paris. Les pièces sont énormes, les plafonds hyper hauts. Les chambres se situent à l'étage. Mais chaque piaule est câblée. On peut donc se réveiller au beau milieu de la nuit avec une idée géniale et l'enregistrer. Cette maison possède une âme. On est loin de l'approche aseptisée qui caractérise habituellement les studios d'enregistrement. L'écho naturel des lieux, notamment, dégage quelque chose d'unique. Et puis, surtout, quand tu bosses là-bas, tu as l'impression d'être chez toi.

Le premier single de l’album s'intitule Teveee. Est-ce un clin d'œil à votre label 62TV Records (maison de disques de Girls In Hawaïï, Dez Mona, Alpha Whale ou Mujeres) qui fête cette année ses 20 ans ?

BB : C'est involontaire. Mais ça tombe bien! (Sourire) Teveee, c'est l'histoire d'une chanson écrite en un temps record. Un jour, en zappant devant la télé, j'ai songé que ça pourrait être intéressant de composer un morceau sur base de ces transitions frénétiques. J'ai attrapé ma guitare et associé chaque image à une phrase : un exercice spontané et assez lapidaire. Au final, le texte de cette chanson n'est pas du tout linéaire. Il relève même de l’inexplicable. C'est davantage de l'ordre du collage que de l'histoire. Mais quelqu'un, quelque part, se chargera sans doute de donner une signification à tout ça. (Rires)

En 2008, le groupe américain Fleet Foxes avait décoré la pochette de son premier album par un détail du tableau Proverbes flamands de Pieter Breughel l'Ancien. Dans le même ordre d'idées, vous optez aujourd'hui pour un fragment du Jardin des délices, un triptyque esquissé en 1503 par le peintre néerlandais Jérôme Bosch. Quelle(s) signification(s) accordez-vous à cet ouvrage ?

LC: J’ai découvert ce tableau récemment. Il m'a véritablement tapé dans l'œil. C'était comme une révélation. J'ai commencé à le contempler chaque jour, toujours à l'affût de nouveaux détails, d'autres personnages. Ça tournait à l'obsession. Quand la question de la pochette s'est posée, j'ai instinctivement proposé Le jardin des délices. Au départ, on était parti sur l'idée d'une photo. Mais ma proposition a tout de suite suscité l'enthousiasme du groupe.

BB : Cette pochette prend la signification que chacun veut lui donner. La fresque se situe au carrefour du Paradis, de l'Enfer et de la vie sur Terre. Visuellement, c'est puissant. Avec une telle œuvre d'art, on touche quasiment à une forme (con)sacrée de la beauté. On appréciait la dimension ludique de ce visuel aussi : en écoutant le disque, on peut répertorier tous les personnages. C'est une pochette assez délirante et remarquablement colorée.

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