Le 17 octobre 1940, en pleine occupation, Marcel Cuvelier, directeur de la Société Philharmonique, créait au Palais des Beaux-arts de Bruxelles le premier concert à destination de la jeunesse*. 75 ans plus tard, les Jeunesse Musicales sont devenues une véritable institution qui a essaimé à travers le monde. Les « JM » (pour les intimes) sont présentes dans 64 pays, jusqu’en Australie, et sont reconnues par l’UNESCO comme la plus grande organisation mondiale en charge de l’éducation musicale des jeunes.

D’emblée, il y a une dimension citoyenne au projet, puisque ce concert avait pour but de restaurer un espace de vie collective pour les jeunes alors même qu’en cette année 1940, les rassemblements étaient interdits, analyse Michel Schoonbroodt, actuel directeur des Jeunesses Musicales.

En 75 ans, l’activité des JM a connu une croissance exponentielle en Belgique : 1200 concerts par an dans les écoles, depuis le fondamental jusqu’aux académies ; 350 concerts tout public par an, dans les grandes salles comme Bozar et Flagey ou dans les petits centres culturels locaux ; mais aussi des milliers d’heures d’ateliers d’éveil musical dans les écoles, des stages, des formations ou des festivals qui donnent de l’emploi à 250 artistes et à 150 animateurs par an. Si partout ailleurs c’est la crise, l’activité des JM ne faiblit pas, avec une croissance inversement proportionnelle aux failles de l’enseignement en matière de musique. Malgré cette expansion phénoménale, les JM entendent bien ne pas sacrifier au premier principe de l’organisation : la citoyenneté. En témoignent des projets comme Different Trains de Steve Reich pour aborder la déportation des Juifs qui s’associe aux Territoires de la Mémoire pour aider les élèves à explorer ce douloureux sujet. Un concert des JM n’est jamais un concert comme les autres. Le but est la découverte. Parmi nos projets internationaux, nous avons déjà fait venir des Inuits avec leurs chants de gorge, ou des Sahraouis qui chantent leur tradition. Ça permet de découvrir des coutumes ou des instruments particuliers. De la même manière, leurs « concerts interactifs » permettent de désacraliser la musique classique en invitant les enfants et leurs parents à participer par le chant ou du body rythme. Avec l’Orchestre à la portée des enfants, les musiciens se déguisent et jouent des personnages pour sortir du cadre figé de ce qu’évoque généralement un orchestre philarmonique.

Si les JM fêtent en grandes pompes leur 75 ans cette année, c’est surtout pour crier haut et fort qu’en dépit de leur grand âge, elles ne sont ni vieilles ni ringardes mais n’ont eu de cesse d’évoluer. Il y a encore des gens qui croient qu’on ne fait que de la musique classique alors que ça ne représente que 4% de ce qu’on diffuse dans les écoles. On a des projets de beat box, d’électro, de musique urbaine. On fait aussi évoluer nos thématiques avec la société, à l’image de Geoffrey Oryema, chanteur africain qui parle des enfants soldats. Bref, les JM ne chôment pas, avec pourtant des moyens de plus en plus serrés puisque leur subvention n’a plus été indexée depuis 2010. Est-ce que ça veut dire que, pour survivre, on va devoir privilégier les gens qui ont les moyens et abandonner des classes de villages plus reculés, avec des frais de déplacement plus importants, pour ne faire que les grands établissements ? Faut-il abandonner la promotion de projets plus complexes pour ne faire que des choses plus accessibles ? Noa Moon représente plus de 100 concerts pour nous mais on ne veut pas faire que du hit parade parce que c’est ce qu’on demande. On veut proposer du jazz, de la world, de la musique contemporaine. Est-ce qu’on doit privilégier ce qui se vend et s’adresser aux plus riches ? Il est primordial pour nous d’aller vers tous les publics.

Programme

Les festivités des 75 ans des Jeunesses Musicales, c’est jusqu’au 17 octobre : date du gala de clôture et de la fin d’un marathon de 75 heures de musique non-stop. D’ici là, vos oreilles vont en voir de toutes les couleurs. Impossible de tout détailler, mais attirons votre attention sur le cycle des « concerts intimistes » qui se joueront dans des lieux singuliers, à l’église ou au musée notamment. Notez également dans vos agendas les Nuits Nomades, organisées avec la collaboration du Monde est un village sur La Première, et qui inviteront le guitariste brésilien Osman Martins, le quatuor à cordes MP4 et le compositeur Pierre Slinckx à mêler leurs univers musicaux (le 24 avril au Théâtre 140). Pour les petits, le ciné-concert « La jeunesse de Mickey » plongera dans le passé pour découvrir que la célèbre souris imaginée par Walt Disney est d’abord née comme un personnage subversif et révolutionnaire, avant d’être assagie par les pressions commerciales (en tournée à Bruxelles et en Wallonie).

www.JM75.com 

Un moment musical qui fait respiration dans l’école 

À l’école primaire du Berlaymont, à Waterloo, le jeudi est jour de fête pour les élèves de 3e car c’est jour d’éveil musical avec Jean-Armel, musicien et animateur des JM, qui les accueille avec son ami yukulélé, histoire de les mettre dans l’ambiance, avant d’embrayer avec des chansons, de la danse ou des jeux de rythme. Notre objectif n’est pas de former des musiciens. On peut susciter des vocations, bien sûr, mais ce n’est pas le but, affirme Jean-Armel. L’objectif est d’amener un moment musical qui fasse respiration parce que la musique est un autre mode d’expression. Catherine Stein, institutrice, reconnaît que les ateliers déclenchent souvent une autre façon d’être chez les élèves : Il arrive que des élèves qui ne tiennent pas en place en classe, se comportent de manière tout autre dans l’atelier. Quand l’enseignant participe à l’atelier, le rapport change avec les élèves. À leurs yeux, l’instit n’est plus cette personne qui ne se trompe jamais mais devient une personne qui danse comme eux, qui a des imperfections, comme eux. Ça rend les relations avec les élèves plus proches. Et puis, au niveau social, il y a un formidable travail de cohésion au sein de la classe.


Matthew Irons (Puggy) : Un bel outil de promotion 

Le chanteur-guitariste de Puggy l’avoue : pas toujours facile de se lever à l’aube pour être à Arlon à 8h30 et jouer dans un réfectoire devant un public de jeunes pas encore bien réveillés. Pourtant, la tournée avec les Jeunesses Musicales a été formidablement formatrice pour le groupe. Au début, j’étais sceptique ! Je me disais qu’on allait se faire bouffer tout crû à aller sur le terrain des ados. Mais finalement, on ne l’a pas regretté. Les ados sont honnêtes : tu sais tout de suite s’ils aiment ou pas, on ne peut pas leur mentir. Pendant plus d’un an, le groupe a sillonné les écoles, jouant parfois deux à trois concerts par jour. On jouait devant un public qui n’était pas acquis d’avance, ce qui nous a appris beaucoup du métier de la scène. C’était au moment où on composait Something you might like, ce qui nous a permis d’essayer avec eux de nouveaux morceaux. Comme dans les écoles, ils n’ont pas le droit de sortir leur iPhone, on avait l’assurance de ne pas être filmés et que les morceaux ne se retrouvent pas le lendemain sur Youtube. Ça nous a aussi permis de développer une solide fanbase, surtout au moment où Facebook devenait très populaire ! Non seulement, nous avons fait de belles rencontres mais tourner avec les Jeunesses Musicales est un bel outil de promotion !


Sacrez le printemps au milieu des bois !

La musique appartient à ceux qui se lèvent tôt. Les JM de la Province du Luxembourg proposent aux petits mélomanes (dès 5 ans) d’assister à une écoute du Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky à 6h du matin, au milieu des bois, et vivre ce rite païen dans des « conditions réelles ». Pour pouvoir synchroniser la fin de la représentation avec le lever du soleil, il nous faut la commencer à 6h08, précise Jean-Pierre Bissot, directeur des JM du Luxembourg. Attention, ce n’est pas une interprétation mais une écoute in situ. La musique sera diffusée et il y aura une scène avec des projections en ombres chinoises, des effets pyrotechniques et des danseurs d’une école locale pour ponctuer ce Sacre. Mais avant cela, les spectateurs, qui auront garé leur voiture à un kilomètre de là, seront emmenés, par petits groupes, pour une petite marche explicative sur l’histoire du Sacre. Après la représentation, un petit déjeuner sera offert avec animations musicales et fanfare pour continuer à faire la fête. Le 17 avril dans le bois des Epioux (infos : 063 41 22 81).