Pour l’orgue Hammond, André Brasseur a dépensé sans compter. Montre sacré d’un instrument à la réputation fragile, l’homme a inventé un son jazz-funk et consolidé les soubassements de l’électro. À 76 ans, l’artiste retrouve une seconde jeunesse. Son secret ? Une double compilation bourrée de tubes en or et de trésors cachés. Pour évoquer l’objet, il nous ouvre la porte de sa maison. Entre tasses de café et sucreries, retour sur une vie de fou.

Du côté de Wépion, l’air ne fait pas la chanson. Par contre, l’orgue Hammond écrit l’histoire de la musique à travers quelques orchestrations électromécaniques. Sur les hauteurs de la commune, la villa d’André Brasseur héberge l’instrument vedette et le récit d’une vie bien remplie. Né à Ham-sur-Sambre à l’hiver 1939, l’homme qui nous sourit derrière son épaisse moustache est un personnage haut en couleur. Normal : son père était entrepreneur en peintures et sa mère tenait une boutique de pinceaux, laques et autres vernis.

Le frère de papa avait une fille qui jouait du piano, raconte-t-il. Quand personne ne regardait, j’allais poser mes doigts sur le clavier. J’adorais ça. Finalement, mes parents m’ont conduit à Tamines, au Conservatoire Lucien Robert. Médaillé du gouvernement, André Brasseur a 16 ans lorsqu’il achève son apprentissage du piano. Diplômes d’humanité et du Conservatoire de Bruxelles en poche, il collabore avec le batteur Bruno Castelluci et le bassiste Luc Streels pour signer un premier 45 tours, dès 1961. C’est un disquaire namurois qui a financé cet enregistrement. Un fiasco ! Le morceau s’intitulait Exciting Blues : un titre interdit sur toutes les radios à cause de la censure... Autre époque, autres réalités.

Dans l’espoir d’amorcer sa carrière, le jeune musicien décampe à Paris. Pour signer un contrat discographique, il fallait nécessairement briller sous la Tour Eiffel. À peine arrivé dans le 6ème arrondissement, l’artiste gare sa voiture à proximité de la fontaine Saint-Michel. Histoire d’acheter des clopes. Quelques minutes plus tard, je retrouve ma bagnole fracturée. Quelqu’un avait piqué ma valise et mes instruments. Un Indonésien qui passe par-là tente de réconforter l’infortuné. Il m’a invité à boire un coup et à dormir chez ses parents. Ils habitaient au château de Vincennes ! Un truc de fou. J’ai logé là-bas pendant deux mois. J’ai dégoté un job d’accompagnateur au piano pour profs de chant. Surtout, j’allais frapper à la porte de toutes les maisons de disques. À chaque fois, le même discours : On trouvera toujours meilleur que toi. Compose ta propre musique. C’était un échec. Je l’ai assumé. Je suis rentré pour faire mon service militaire. Plus doué avec les notes qu’avec les flingues, le soldat Brasseur est alors parachuté à la tête de l’Orchestre de Jazz de l’Armée. Cet été là, nous étions programmés au festival de Comblain-la-Tour, à l’initiative de Joe Napoli. Survivant de la bataille des Ardennes, cet ancien G.I. - devenu le manager de quelques célébrités - s’offre un pèlerinage annuel à Comblain avec, dans ses valises, le gratin du jazz américain (de John Coltrane à Ray Charles en passant par Nina Simone et Chet Baker). Le souci, c’est qu’à l’armée, on n’avait pas d’instrument. Quand on m’a demandé de louer un piano pour le festival, j’ai choisi un orgue électrique parce que ça coûtait moins cher. 

L’uniforme au placard, André Brasseur rêve de se procurer un orgue Hammond. Sauf qu’à l’époque, il fallait compter 300.000 francs (7.500 euros - ndlr) pour en acheter un. Aucune banque n’a accepté de me prêter cet argent… L’artiste est dans l’impasse et sa carrière piétine. Mon ex-femme travaillait dans une boîte de pub. Elle s’occupait des réclames pour La vache qui rit. Un jour, sa petite assistante débarque au bureau avec un vison sur le dos. Je la croise dans l’escalier et elle me lance: Je vais annoncer au patron que je me casse. Je suis riche ! D’ailleurs, demain, tu auras ton orgue. Ma mère est décédée : elle possédait douze maisons et deux sociétés de transport. Au printemps 1963, André Brasseur devient l’heureux propriétaire d’un orgue Hammond. Un beau bébé de 200 kilos. Grand bonheur et petits tracas: il faut trouver un moyen de le transporter et un lieu sûr pour l’entreposer. Je me suis dégoté une bétaillère. Ce n’était pas très sexy, mais ça m’a bien dépanné. Dans le même temps, un endroit l’accueille à la rue des Éperonniers, près de la Grand-Place de Bruxelles, où le fameux Léopold Lenders vient de lancer le Pol’s Jazz Club, passage obligé des pointures du jazz (de Count Basie à Dexter Gordon). J’y étais résident. Je jouais cinq fois par semaine pour un repas le soir. Ça ne payait pas. Mais au moins, mon orgue était à l’abri et les gens venaient m’écouter. Quelques semaines plus tard, André Brasseur déménage à La Récréation, tanière des fêtards et point de chute attitré des stars de l’Ancienne Belgique. C’est là que j’ai rencontré Claude François. Il venait me voir après ses concerts et il m’a proposé un contrat. Que j’ai refusé sur les conseils de son propre bassiste… Apparemment, c’était un dictateur, maniaque et lunatique. Un soir, le patron de la firme Palette Records lui présente un artiste américain, Roy Orbison. Il m’a demandé si je pouvais lui prêter mon orgue Hammond. J’ai accepté. En retour, on m’a invité pour quelques sessions d’enregistrement au Studio Madeleine. 

En 1964, l’organiste se produit avec un orchestre à l’hôtel Métropole. J’enregistrais des trucs, mais ça ne plaisait pas à ma maison de disques. Après un énième refus de compo, je me suis mis à taper n’importe comment sur mon clavier : une mélodie simple, évidente. Je me suis dit que je pouvais peut-être la proposer à mon label. Les propriétaires de Palette Records écoutent et donnent le feu vert à André Brasseur. Celui-ci transforme l’essai avec un morceau intitulé Early Bird. Le tube va s’écouler à huit millions d’exemplaires… Le truc le plus dingue, c’est qu’on s’est planté pendant les sessions : le technicien a enregistré le single en 33 tours au lieu de le mettre en 45. On a chipoté, mis le morceau deux octaves plus haut et obtenu un hit ! Aujourd’hui, je suis incapable de le reproduire à l’identique. Early Bird tombe du nid au bon moment. En 1965, les gens commençaient à se lasser des guitares. Shadows, Spotnicks : tous ces trucs de surf rock avaient fait leur temps. Moi, j’ai simplement amené un son différent. Avalanche de notes psychédéliques, un peu kitsch et totalement rafraîchissantes, la trouvaille entrouvre les portes des musiques électroniques et présage de beaux futurs. Surtout, elle fait la fortune d’André Brasseur. En décembre 1967, il s’adjuge le Pow-Pow, une discothèque à Marche-en-Famenne. C’était une des premières boîtes de nuit avec une piste géante, des DJ’s, des écrans vidéos. Le succès est total. Deux ans plus tard, il remet le couvert dans le Hainaut où il ouvre La Lokomotiv’. Nouveau triomphe. Plastic Bertrand y joue son premier concert, les gens dansent, la bière coule à flot et les affaires fleurissent. Cinquante personnes travaillaient dans chaque établissement. Et puis, en 1982, en arrivant à La Loko, je me suis mis à trembler. Il y avait un boucan infernal. Ça me semblait intenable. J’ai claqué la porte et je suis tombé en dépression. J’ai vécu comme un légume pendant deux ans. Pour ne rien arranger, le début des années 1980 marque également, la fin de son contrat avec RCA. En sortant de ma léthargie, j’ai revendu les discothèques et me suis remis sérieusement à la musique, en autoproduction.

Les années passent, André Brasseur reprend du poil de la bête et ne manque pas une occasion de se produire sur scène. J’ai continué à jouer quatre fois par semaine : les soirs et le dimanche midi. 

Fin 2014, le label flamand Sdban se penche sur l’épopée funky du plat pays et enfile quelques perles sur une compilation indispensable : Funky Chicken : Belgian Grooves From The 70's. Au cours de ses recherches, Stefaan Vandenberghe, le boss de Sdban, a mis la main sur des passages oubliés de ma carrière. Par hasard, il a rencontré un mec qui a fait son service militaire avec moi : Justin Segers, un collectionneur qui possède toutes mes productions, de A à Z. En tombant là-dessus, les gens du label ont voulu ressortir tout ça sur une nouvelle compilation. Lost Gems from the 70’s revient sur les tubes et met en lumière d’incroyables fonds de tiroir. C’est la bande originale de ma vie, assure André Brasseur. D’harmonies irrésistibles (Funky) en envolées cuivrées (Periferic), l’affaire délivre des merveilles. Comme le solo de batterie intergalactique sur le titre Wild Fury. Le gars qui joue là-dessus, c’était un peintre du borinage. Plus moyen de revenir sur son nom. Je l’avais engagé pour une session au studio Pathé-Marconi, à Paris. Personne ne comprenait ce qu’il racontait. Mais quand il tenait des baguettes entre ses doigts, il se métamorphosait en champion. Une légende - parmi d’autres – pour célébrer, comme il se doit, la saga d’un as de l’orgue Hammond.