Passages obligés pour s’assurer une crédibilité artistique ? Simples exercices de style ? Façons d’exister encore quand les projecteurs sont temporairement braqués ailleurs ? Le disque live, la performance acoustique et la collection de remixes peuvent être un peu tout cela à la fois.

A priori, cela pourrait tomber sous le sens. Les albums de remixes et autres galettes « unplugged » relèvent plutôt du « matériel d’attente », de tout ce qui peut faire patienter le public avant la sortie d’un album, un nouveau, un « vrai ». Le cas échéant, les remixes et autres « versions » pourraient être la clé permettant d’entrer sur un marché en temps normal peu réceptif aux produits aussi exotiques qu’une chanteuse belge. Quand Mélanie De Biasio est revue et corrigée sous la houlette de Gilles Peterson, il devrait lui être en principe plus simple de se faire un nom en Angleterre ou aux États-Unis. Voire y tourner.

Le remixe comme carte de visite

Matériel d’attente, que l’album No deal remixed de Mélanie De Biasio ? Sésame pour l’outre-Manche ou les États-Unis ? On peut en douter… Tout d’abord parce que ce disque n’a vu le jour que le 23 février dernier, alors que Mélanie a déjà eu l’occasion de se produire hors de nos frontières. À Londres, notamment, dans le cadre du Village Underground et du Meltdown, et puis ailleurs en Angleterre en première partie d’Agnes Obel. En outre, c’est l’album d’origine qui a attiré l’attention sur la chanteuse carolo. Et plutôt bien, même ! No deal, sorti en 2013, a collectionné les chroniques enthousiastes : 4 étoiles dans le Guardian, Mojo et Record Collector, excusez du peu ! I’m gonna leave you, son single, a eu les honneurs de la playlist de la BBC (6 Music) et son interprète s’est retrouvée, elle, à l’affiche du Later with Jools Holland, ce qui n’était plus arrivé à un artiste belge depuis des lunes.

Ce No deal remixed est également, un peu, l’œuvre de Gilles Peterson. L’homme de radio et dj avait lui aussi apprécié l’album original, au point de devenir le curateur de cette collection de remixes. Des remixes parmi lesquels on retrouve celui de Eels, le tout premier jamais réalisé par Mark Oliver Everett. L’Américain, lui, avait craqué l’été dernier, quand Mélanie De Biasio faisait sa première partie au Royal Albert Hall à Londres. Eels et Peterson fournissent chacun leur version, de même que, entre autres, The Cinematic Orchestra, Chassol, Hex ou encore l’Italien Clap! Clap! Si à priori l’Angleterre connaît déjà l’artiste belge, les États-Unis y trouveront peut-être là une carte de visite pour le moins originale.

L’expérience acoustique

Il fut un temps, que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître (air connu), où MTV ressemblait encore à quelque chose, multipliant les émissions originales et inventives. Bien sûr, ce n’est pas elle qui a un jour poussé les artistes à sortir les doigts de la prise et à empoigner une guitare acoustique, à se réunir le temps de ce qui ressemblait parfois à une jam et à se produire en petit comité, mais n’empêche, son Unplugged est un peu devenue l’une de ses marques de fabrique. En plus d’avoir donné naissance à quelques disques qui ont marqué l’époque et rempli les bacs des officines spécialisées. Clapton par-ci, Nirvana par-là… pour n’en citer que deux qui sont peut-être même déjà entrés dans les livres d’histoire.

Ils ont toujours été nombreux, ceux qui pratiquent l’expérience acoustique pour se ressourcer, changer quelque peu de décor, ou trouver de nouvelles sources d’inspiration le cas échéant. Parfois dans un environnement a priori plus apaisé, comme on l’imagine par exemple pour Colin H. Van Eeckhout d’Amenra. Il vient de se lancer dans l’aventure du disque solo acoustique, qu’il voit comme une sorte de journal de bord mis en musique. Avec une viole mécanique, semble-t-il !

Entre deux concerts de Thot, Grégoire Fray a lui aussi découvert les joies de la musique sans électricité. Il n’a pas encore multiplié les prestations du genre, mais lui aussi a été mordu. Là, je bosse sur mon projet solo acoustique, qui devrait « sortir » dès le mois de mars. Mon but est de jouer au maximum le nouveau répertoire que j'écris pour ce projet. Quid alors du Thot en version unplugged ? L'expérience vécue d'avoir joué le répertoire de Thot de cette manière, c'est aussi une façon de revenir à l'essence des morceaux, qui sont avant tout composés avec une simple guitare acoustique avant d'être instrumentés et arrangés pour prendre la forme « rock-indus » qu'on connait du groupe. 

On l’aura compris, Colin Van Eeckhout tout comme Grégoire Fray n’imaginent pas l’album acoustique comme une simple péripétie ou le produit qui va faire patienter avant le prochain album studio ou la prochaine tournée. Mais je peux comprendre les groupes qui sortent des versions acoustiques. Après tout, à mes yeux, une chanson n'est jamais figée dans le temps et je trouve intéressant de voir comment elle peut évoluer au fil de son existence dans un répertoire et des performances.

Le live pas comme les autres

À une époque où le disque ne se vend plus, ou si peu, et où les artistes tentent alors de compenser (principalement) par la scène, un album live peut parfois tomber bien à point. Un coup stratégique, histoire là aussi de faire patienter avant la sortie de matériel neuf.

Certains ne font cependant pas les choses comme les autres et donnent un peu plus de sens, de consistance au traditionnel disque en public.

Septembre 2013 : les Girls In Hawaii sortent leur troisième album studio, Everest, refermant par la même occasion la parenthèse douloureuse ouverte avec le décès de leur batteur. Cirque Royal, Ancienne Belgique, Pukkelpop et autres : les concerts en salles et les festivals qui suivent valent au groupe une volée de critiques élogieuses et partout le public répond présent.

Novembre 2014 : dans ce contexte de « retour réussi », l’album Hello strange fait un peu office de surprise. D’abord parce que ce disque compte treize titres, issus des albums studio (From here to there en 2005, Plan your escape en 2008 et, donc, Everest en 2013) et de l’EP sorti l’an dernier (Refuge). Un peu tôt pour un best of ! Sauf qu’il ne s’agit pas d’un best of mais d’un live. Etonnant ? Arrivant après tous ces concerts, ça fait un peu opération marketing, genre « il faut battre le fer tant qu’il est chaud », d’autant qu’il existe aussi depuis le mois de janvier dernier en édition vinyle collector limitée !

Le groupe, où l’on compte plus d’un fan de Kurt Cobain, voit néanmoins Hello strange comme un album à part entière. Différent, certes, mais à part entière. Enregistré en public et en acoustique à la Ferme du Biéreau à Louvain-la-Neuve, ce disque vaut à l’auditeur un GIH comme il ne l’a pas souvent entendu. Nouveaux instruments, arrangements modifiés ici et là, le répertoire du groupe se trouve une nouvelle vie, dans le style de démarche déjà entrepris par les garçons de Great Mountain Fire quand ils revisitaient leur album Canopy.

On avait envie d’une mise en danger, confient alors Antoine et Lionel sur les ondes de Radio Neo. C’est un pont entre ce qu’on a fait de plus naïf, de plus pur au tout début, et des choses qui représentent plus l’avenir, comme des versions qu’on change complètement. Ce n’était pas prémédité, mais ce n’est pas non plus anodin qu’il arrive maintenant : il y a là une idée de laboratoire. Nous voyons la suite de manière assez ouverte et lumineuse.

Un tremplin : voilà encore une autre utilité de l’album qu’on qualifierait sinon un peu vite d’« en attendant ».