Discrets, mais terriblement déterminés, les cinq garçons de Roscoe s’exposent au danger en escaladant les pentes accidentées de Mont Royal. Sur ce deuxième album, le groupe liégeois met du désordre dans sa zone de confort et maîtrise ses manies pour délivrer une œuvre décomplexée, ouverte aux changements et à l’évasion. 

Disséminés entre les boucles de Spa et les hauteurs liégeoises, cinq musiciens aux idées larges s’activent depuis 2005 sous l’étendard de Roscoe, un nom de scène chipé à un morceau emblématique de Midlake. En 2012, les garçons signent un deal avec [PIAS] Recordings (Oscar & The Wolf, Balthazar), port d’attache d’un premier album (Cracks) traversé par quelques fêlures émotionnelles. Les mélodies de Roscoe s’abreuvent alors à la source d’un post-rock contemplatif, accrochant au passage des chœurs solennels sur  les cordes de guitares ténébreuses, orageuses et électriques. Après une tournée canadienne, des dates françaises aux côtés de Balthazar et une présence remarquée sur les scènes de nombreux tremplins européens, le groupe débranche ses amplis et envisage d’autres manières de faire sa musique. Composé en un temps record en compagnie du producteur Luuk Cox (Girls In Hawaïï, Stromae), leur deuxième album s’est dessiné sous les voûtes de La Chapelle, studio d’enregistrement blotti en contrebas du Signal de Botrange. C’est dans cet endroit fréquenté par DAAN et Stephen Malkmus (Pavement) que s’est érigé Mont Royal. Guitares et synthés y convergent dans un même mouvement pour donner vie à des hymnes magnétiques : des chansons toujours respectueuses de Midlake (Rule), mais bien enracinées dans la modernité. Des morceaux comme Side Secrets ou Nights, notamment, font ainsi des appels du pied à Alt-J, là où Hands Off imagine une rencontre au sommet entre The National et Coldplay. Proche de ses contemporains, le groupe marque également son territoire avec Fresh Start, single singulier et irrésistible dont le titre dissipe d’emblée toute ambigüité : avec ce nouvel album, Roscoe prend bel et bien un nouveau départ.

Avec l’expérience acquise ces dernières années, Roscoe est-il encore le même groupe en 2015 ?

Pierre Dumoulin : L’âme du projet demeure identique. Mais on a essayé d'aller voir ailleurs, de se mettre en difficulté, de remanier nos habitudes. Tout cela correspond à l'envie d'élargir notre ligne d'horizon, en somme. C'est toujours une expérience puissante de revenir chez soi après avoir vu comment les gens vivaient ailleurs. Remettre son mode de vie en perspective, ça ne peut être que positif.

Après les excellents retours suscités en Belgique avec l’album Cracks, avez-vous dû faire face à la pression à l'heure de composer les nouveaux morceaux ?

Depuis que le premier album est sorti, notre entourage nous parle du deuxième. Dans des discussions, on nous a souvent glissé les notions “d'attendu au tournant” ou “de ne pas décevoir les gens”. On a rapidement pris du recul par rapport à ces attentes. L’enregistrement de Cracks s'est finalisé au terme de quatre longues années. À l'époque, on a passé tellement de temps à pinailler sur des détails qu'on est devenu de véritables maniaques. On bossait en vase clos. On n’acceptait aucune incursion du monde extérieur. Pour imaginer le nouvel album, on s'est fixé une contrainte majeure : écourter les échéances au maximum. Avec Mont Royal, on a considérablement accéléré le processus créatif. Il y a un an, jour pour jour, nous n'avions pas composé un seul nouveau morceau. On a aussi profité de ce nouveau disque pour exploser la bulle dans laquelle on avait tendance à s'enfermer et on a donc décidé de s’entourer d’un producteur.

Vous avez choisi de bosser en compagnie de Luuk Cox, un nom dans l'air du temps. Il a en effet produit les derniers albums de Girls In Hawaïï et My Little Cheap Dictaphone. Partant de là, c'était clairement l'homme de la situation ?

À la base, pas du tout... Je l'ai croisé pour la première fois de ma vie, l'année dernière, dans le cadre des [PIAS] Nites. Ce soir-là, j'avais bu quelques verres et n’avais pas ma langue en poche. Au cours de la conversation, j'ai annoncé à Luuk Cox : S'il y a bien une personne avec laquelle je n'ai pas envie de faire un disque, c'est bien toi! Je me voyais mal assumer les rapprochements inévitables avec My Little Cheap Dictaphone et Girls In Hawaïï, deux groupes avec lesquels on nous compare souvent... Là-dessus, il m'a tout de suite rembarré en me répondant que ça ne lui faisait ni chaud ni froid, qu'il ne rêvait pas de produire les chansons de Roscoe. Bref, l'ambiance entre nous était plutôt glaciale. Sur un plan stratégique, je reste quand même convaincu d'avoir opté pour un choix contestable... Les médias vont forcément nous assimiler à ses travaux précédents. Reste que, sur le plan artistique, il s'est réellement passé quelque chose.

Comment cette situation s'est-elle débloquée ?

D'abord, j'ai considéré la donnée géographique. Je cherchais un producteur souhaitant s'investir à 100 % dans le projet. Quand tu travailles avec un Islandais ou un Américain, tu l'invites deux semaines en Belgique ou tu pars deux semaines là-bas. Le prix est conséquent et il n'y a aucun suivi, en amont ou en aval, de la période d'enregistrement. Tout se joue en deux semaines. Partant de ce constat, on s’est dit que notre bagage technique restait quand même assez limité et que notre expérience en studio était encore trop approximative pour prendre le risque d'aller se frotter à un gros poisson international. Entretemps, Luuk Cox avait vu une session vidéo de Roscoe sur Internet. Ça lui a donné envie de renouer le contact. L'idée d'avoir quelqu'un de compétent, prêt à s'investir directement dès le début du processus d’enregistrement a alors commencé à faire son chemin.

Réaliser un album par vos propres moyens, ce n'était plus une option ?

Après le premier album, on a mis le doigt sur nos défauts. La composition d'un morceau, cohérent de bout en bout, constituait clairement un de nos points faibles. Sur Cracks, on trouvait bien sûr quelques chansons, mais on se retranchait trop souvent derrière des ambiances. En fait, on n'avait aucune méthode de travail. On a donc ressenti le besoin de s'épauler de quelqu'un capable de métamorphoser nos maquettes en chansons. Luuk Cox nous a montré comment mettre le collectif au service d'un morceau. Aujourd'hui, on forme une équipe. On interagit davantage les uns avec les autres.

Sur Mont Royal, la composante électronique fait son apparition. C'est une transition ?

C'est une évolution naturelle. Les nouveaux morceaux se prêtaient bien aux nappes synthétiques. Luuk Cox nous a proposé des arrangements différents, des choses auxquelles on n'avait jamais songé. Il nous a ouvert l’esprit et confronté à d'autres styles musicaux. Aujourd'hui, on se retrouve plutôt bien derrière des trucs new wave et cold wave, par exemple. C'est sans conteste grâce à la culture musicale de Luuk. Il connaît tout sur tout. C'était super utile en studio dès qu'on se retrouvait dans une impasse.

Quels échos espérez-vous rencontrer à l'international avec ce nouvel album ?

C'est assez difficile d’anticiper. En France, on peut dire qu'on a bien préparé le terrain avec Cracks. On a joué plusieurs concerts, partagé une tournée avec Balthazar et on a obtenu de bons retours dans la presse. Pour l'Angleterre, je ne me fais aucune illusion. Les Anglais ne nous attendent pas. Pour s'imposer là-bas, faut vraiment cravacher. Des groupes anglais qui font le même genre de musique que nous, il y en a un paquet… L'Allemagne reste un véritable objectif, par contre. On sait qu’une demande existe en Suisse aussi. Et puis, on a déjà eu l'occasion de jouer quelques dates au Canada.

Quand le premier album est sorti, vous aviez signé un deal avec la chaîne de vêtements Bellerose. Allez-vous remettre ça à l'occasion de la sortie de Mont Royal ?

L'envie d'avoir une identité visuelle est toujours là. Maintenant, il convient aussi remettre les choses en contexte. À l'époque de Cracks, on sortait de nulle part. Chaque musicien avait un look différent et l'image du groupe n'était absolument pas cohérente. Je ne suis pas un grand fan de marketing mais il ne fallait pas trois secondes pour piger que nos fringues ne collaient absolument pas à la musique qu'on proposait. Quand on se met en scène, il faut quand même faire gaffe à l'un ou l'autre détail. Celui-là me semblait important. Pour certains d'entre nous, le deal avec Bellerose a été un déclencheur. Aujourd’hui, on a tous trouvé notre rythme à ce niveau-là. Chacun à son style et ça n'altère en rien notre image. Mais avec du recul, organiser la sortie du premier album de Roscoe dans un magasin Bellerose, ça me paraît complètement « too much ».

Votre vie a-t-elle changé depuis la sortie du premier album ?

J'ai eu deux révélations: Montréal et l'Asie. Je suis parti à deux reprises en Asie avec mon sac sur le dos, au Cambodge et en Birmanie. Chaque semaine, je rêve de découvrir une autre partie de ce continent. Parallèlement à tout ça, j'ai eu l'occasion de jouer dans The Feather dans lequel j’ai tenu la basse le temps d'une tournée au Canada. On a notamment joué une date à Montréal. Ça a été le coup de foudre immédiat. Trois semaines après cette tournée, je me suis procuré un ticket d'avion pour y retourner. Pendant un moment, j'ai même songé à m'installer là-bas... J'ai l'impression que cette ville est le symbole de tous les possibles. J'ai composé une bonne partie des nouveaux morceaux à Montréal. Cette ville m'inspire. Plus que tout. Ça me semblait évident d’y faire référence dans le titre du nouvel album.

Album : Roscoe, Mont Royal, [PIAS] Recordings

www.roscoeband.com

Photos : Gilles Dewalque