Cheville ouvrière du groupe Joy as a Toy, musicien attitré de Nicolas Michaux, le guitariste Clément Nourry profite de la rentrée pour s’échapper en solitaire. Le temps d’un disque instrumental et introspectif, l’homme à lunettes accorde la beauté (du geste) à ses envies de liberté (improvisée). Entre vague à l’âme et plages ensoleillées, mélodie et mélancolie, l’album Under The Reefs traverse la ligne de flottaison qui sépare le jazz du rock. Sans fausse note.

Soda à la main, fine moustache sous le nez, Clément Nourry ressasse le fil de sa vie dans un café portugais. Pour l’heure, tout est calme. Au moment de notre rencontre avec le guitariste bruxellois, l’équipe de Ronaldo n’a pas encore soulevé sa coupe d’Europe. Et la France, pleine d’espoir, n’a toujours pas perdu sa finale. Moi, j’ai grandi à Lille, détaille l’artiste entre deux gorgées de limonade. À l’école, j’étais dans une section à horaires aménagés. Moitié musique, moitié enseignement traditionnel. C’est comme ça que j’ai appris à jouer du cor et de la flûte à bec. Mais j’étais un cancre. L’approche académique ne me convenait pas. C’est grâce à mon beau-père que j’ai posé les doigts sur une guitare pour la première fois. J’ai appris à gratouiller vers 16 ans, en essayant de reproduire des chansons chipées dans la discothèque familiale: AC/DC, Queen, Lou Reed. Que des trucs qui marchaient moyennement sur des cordes en nylon. Mais bon, j’ai fait mon chemin avec ça, en autodidacte. À l’époque, je passais l’essentiel de mon temps seul, isolé dans ma chambre. Je m’inventais des histoires. Je m’imaginais sur scène avec mon instrument. Dans la réalité, Clément Nourry atterrit à l’Université de Lille 1, option math-physique. Plus j’avançais, moins j’allais aux cours. C’est comme ça que j’ai envisagé la possibilité de vivre de la musique. Pour être honnête, je me suis intéressé au jazz pour me casser de chez moi. Aux yeux de mes parents, le Conservatoire était une institution respectable.

Quelques jours avant le bug de l’an 2000, Clément Nourry traverse la frontière et s’inscrit à un stage de jazz, à Namur. Dans la foulée, il réussit l’examen d’entrée du Conservatoire de Bruxelles. Cette ville m’a métamorphosé. À Lille, je ne côtoyais pas les milieux alternatifs. En Belgique, tout est possible. Ici, il n’y a pas cette culture de l’élitisme propre à la France. L’excellence n’est pas une nécessité préalable pour s’engager dans une voie. J’ai donc commencé à fréquenter le Beursschouwburg, les musiciens d’Orange Kazoo, les soirées dans les squats... En 2006, fraîchement diplômé, Clément Nourry bricole un premier album solo. J’avais envie de m’éloigner du jazz, d’enregistrer un truc plus sauvage. Pour moi, ce style musical traduit l’expression d’une ébullition sociale. Sauf qu’en s’institutionnalisant, le jazz s'est « normalisé ». Il est devenu moins palpitant. Son disque gravé en poche, le musicien s’élance à l’arrache sur les routes européennes. Là, je suis tombé dans des bars à moitié vides avec des gens que ça intéressait moyennement. Mais bon, ils étaient là. Et moi, j’étais mort de trouille. Cette expérience m’a marqué à vie. C’était l’épreuve du feu.

Scaphandrier et guitare en apnée
De retour à Bruxelles, le guitariste s’implique au sein de Joy as a Toy, formation pop-rock ouverte à toutes les possibilités. Depuis 2009, je compose pour le groupe. Certains morceaux ne collent pas toujours avec l’esthétique du projet. Au fil des années, j’ai donc mis pas mal de choses de côté. Cette matière se retrouve aujourd’hui au cœur de l’album Under The Reefs, disque instrumental qui honore l’esprit des grands aventuriers de la six cordes. De John Fahey à Atahualpa Yupanqui, de Bert Jansch à John Frusciante. Enregistré par l’ami Nicolas Michaux, emballé sous une pochette imaginée par Antoine Bonan (Great Mountain Fire), le disque dévoile ses charmes introspectifs comme autant de vagues roulant au large des sentiments. Il y a tout un imaginaire sous-marin dans ce disque. En disant ça, je pense davantage à un naufrage qu’à la vie aquatique. L’album a été composé après une rupture sentimentale. C’était une époque de changement. J’avais l’impression de sombrer. Mais je me rattachais à la musique. Je continuais d’en faire, seul, dans ma chambre. Comme à mes débuts. Chaque morceau est traversé par l’idée de mouvement. En composant, j’imaginais un scaphandrier marchant au fond de l’océan. Je me raccrochais à cette image. C’est pour cette raison que l’album s’intitule Under The Reefs. C’est un jeu de mots qui relie mon état d’esprit à la guitare. Ce disque, c’est tout ce qui se passe sous les riffs. Il y a des polyphonies, un désir d’harmonie, une certaine idée de la transe. Jeune papa, Clément Nourry n’arrête plus de célébrer les naissances. Entre son album solo et l’arrivée annoncée d’un nouveau disque de Joy as a Toy, le garçon mérite de capter l’attention. Et de recevoir d’innombrables félicitations.

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Clément Nourry
Under The Reefs
Cheap Satanism Records

Sortie prévue le 28 octobre 2016