Société, environnement, économie, pas grand chose ne va en ce bas monde. 
Fondé sur la différence et sur les rapports enrichissants entre l'individu musicien et le collectif groupe, le jazz laisse-t-il entrevoir des solutions ?
C'est ce que pense Jean-Pol Schroeder, musicien, fin observateur de la note bleue, directeur de la Maison du jazz (Liège) et auteur de l'essai Le jazz comme modèle de société.

Vieux de plus d'un siècle - sa naissance symbolique a été fixée, avec celle du XXe siècle, en 1900 -, le jazz est, dans ses mutations et provocations, un reflet sans fard du monde occidental. Or, ce dernier vit une crise profonde depuis une quarantaine d'année : société, environnement, économie, tout semble craquer sans qu'aucun vrai remède n’apparaisse. Et le jazz aurait quelque chose à dire là-dedans? C'est ce que pense Jean-Pol Schroeder, directeur de la Maison du jazz de Liège et auteur de l'essai Le jazz comme modèle de société.

Car s'il a beaucoup de choses - anciennes et nouvelles - à faire entendre, le jazz a aussi beaucoup à dire, malgré le faut qu'il soit, la plupart du temps, sans parole. Ainsi, comme le relève Jean-Pol Schroeder, à la différence des arts plastiques, du cinéma, du théâtre, de la littérature et de la poésie, la musique est un art sans langage (stricto sensu), sans figuration, sans référence au réel. Avec tous ces manques, elle a longtemps été vue comme dernier rempart par les adversaires de l'art engagé. C'était sans compter avec le jazz bien sûr et même, avant lui, le blues.

Dès son entrée en scène, au début du XXe donc, le jazz a mis le feu aux poudres. Comme aux débuts du rock'n'roll, la société conservatrice a vu en lui tous les maux : bestialité, sensualité, bouh, ça n'est pas de la musique, ça, Monsieur. Non, le jazz n'est pas que de la musique: Son histoire et sa structure ont peut-être, qui sait, quelque chose à dire sur le monde en crise dans lequel nous vivons, écrit Jean-Pol Schroeder en ouverture.  Musique de rencontre (Europe, Afrique, Amérique), musique de métissage (Noirs et Blancs), musique de rébellion, musique de plaisir, musique d'interprète et d'instant, laissez passez Sa Majesté le jazz, comme l'a écrit Claude Nougaro.

Jean-Pol Schroeder, d'où vous est venue cette idée du jazz comme modèle de société?

C'est un long cheminement de pensée chez moi. Au fil de mes lectures, des conférences données dans le cadre de la Maison du jazz, cette réalité m'est apparue. Mais, à la base, il y a l'observation des groupes en concert. Alors, on se rend compte des rapports entre les gens, entre l'individu et le groupe, et c'est là le départ de ma réflexion.

À quand remonte votre passion du jazz et quel a été le déclic ?

Mon père fut amateur de jazz, et puis il y eut la radio, les émissions de Marc Moulin notamment. Et puis le hasard qui, en 1969, me conduit à un festival centré sur le free jazz : le First International Jazz Event, à Liège. Il n'y eu jamais de « Second » mais, à 14 ans, ça vous marque. Sur scène, il y avait Marc Moulin et Philip Catherine réunis dans Casino Railway, le saxophoniste Arthur Jones, Jacques Pelzer qui avait amené le bassiste sud-africain Johnny Dyani, et Miles Davis avec Chick Corea. Miles était assez free à ce moment. Pendant longtemps, on passait vite des disques avec Herbie Hancock aux albums électriques, et l'on a fait l'impasse sur cette période. À partir de là, pour moi, il y eut la Médiathèque où j'ai emprunté des tonnes de disques.

Vous insistez sur le côté « free » de Miles. Quelles réponses le jazz apporte-t-il à une société en crise ?

Depuis les origines, le jazz a une fonction de questionnement. Actuellement, le côté militant est moins présent, mais le fonctionnement et les valeurs à l'oeuvre dans le fait de jouer cette musique sont des choses qui peuvent donner des idées, même si ce n'est pas la panacée universelle. La valorisation de la différence, qui ne détruit pas mais est au contraire profitable, est notamment illustrée par le jazz. Dans le jazz, le rapport entre la liberté (individuelle) et la solidarité (collective) n'est pas une opposition, mais une complémentarité. L'improvisation, le fait de ne pas tout baser sur du codifié ou sur le dogme de l'écrit, montre qu'on peut construire des choses sur ce qui se fait dans l'instant. Tout cela revient à travers les différents aspects du jazz.

De là à la théorie du chaos...

C'est une fameuse leçon du jazz. Au départ, les jazzmen étaient considérés comme des gens qui faisaient n'importe quoi, chacun jouant de son côté. Et puis l'on s'aperçoit que ce n'est pas ça du tout. Le chaos apparent peut générer quelque chose de très cohérent. L'exemple parfait est celui de Charles Mingus. Chez lui, un morceau peut commencer dans le désordre apparent, et puis les arrangements apparaissent, comme si l'improvisation avait une fonction dans l'organisation du morceau.

On observe un phénomène semblable dans l'organisation du concert d'Aka Moon en trio. Au départ, il semble ne pas y avoir de liste de morceaux préétablie. Les musiciens se parlent, interagissent, et puis une structure se dégage de quelque chose qui n'était pas programmé au départ.

Aux États-Unis, le free jazz a été l'une des voix de la lutte de la communauté noire américaine pour les droits civiques. Est-il encore d'actualité ?

Le free jazz a été la première manifestation d'une séparation entre les États-Unis et le reste du monde, notamment l'Europe. Django Reinhardt fut la première expression d'un jazz européen, mais, après lui, il a fallu attendre le free jazz pour voir une différenciation. L'engagement était différent parce que les situations étaient différentes. Les droits civiques aux États-Unis, les étudiants et les ouvriers dans l'Europe de 1968. Après cette période, dans les années 1970, il y eut le jazz rock et l'esthétisme du label ECM. Mais, même à cette période esthétisante, des esprits libres émergent comme le pianiste sud-africain Dollar Brand, Gato Barbieri, John Tchicai. C'est à cette époque qu'apparaît le Liberation Music Orchestra, sous la houlette de Charlie Haden.

En Belgique, il s'est passé quelque chose ?

Comme en France, il y eut une période de festivals free, surtout au nord du pays : Anvers, Gand, Bruges. Il y avait un peu de slogans, mais surtout une façon provocante de jouer de la musique et de rejeter tout académisme. Les interprètes plus extrêmes venaient d'Allemagne de l'Est. J'ai vu Alex von Schlippenbach jouer du piano avec une planche, une façon d'aller droit au but...

Et actuellement ?

Chez nous, il n'y a pas beaucoup de musique qui parle. On en trouve cependant dans la démarche de Fabrizio Cassol, notamment au sein d'Aka Moon, avec son engagement d'ouverture au monde, aux cultures et aux autres formes d'art. C'était déjà un peu le cas dans le free, où des poètes, des sculpteurs rejoignaient les musiciens. Beaucoup de rencontres interculturelles sont une mise en oeuvre.

Et puis il y a l'exception, le saxophoniste Manuel Hermia et son projet Austerity... and what about the rage ? En public, c'est encore plus fort que sur disque, et puis il y a une parole qui va avec. Selon lui, la musique n'est pas seulement de la musique. Ça nous change de beaucoup d'autres choses désuètes...

C'est un gros coup de gueule, façon free jazz, contre la politique européenne d'austérité, mais après ?

La crise qui sévit depuis 1973 n'est pas nécessairement inéluctable. Elle est liée à une conception du monde fondée sur l'argent, les écarts se creusent et le système en place ne présente pas d'issue. La notion de profit personnel, au centre de tout, est-elle indispensable au bon fonctionnement de la société? Le besoin se fait sentir d'un changement de vision et de priorité, et à cet égard, le jazz a des choses à dire.

Le jazz comme modèle de société, Jean-Pol Schroeder,  Académie de Belgique, coll. L' Académie en poche, préface de Steve Houben 100 pp, 1 CD avec Steve Houben, saxophone,  Jacques Pirotton et Quentin Liégeois, guitares.