Quand on parle de clubs de jazz en Belgique, quelques noms viennent vite à l’esprit. Mais si l’on évoque les clubs qui ont résistés contre vents et marées durant des années et qui tiennent encore debout, celui du Sounds est cité en exemple.

Cela fait trente ans que ça dure, avec des hauts et des bas, mais le Sounds, le club de jazz incontournable de la vie bruxelloise est toujours là et bien là. Sa longévité, il la doit à la ténacité de ses fondateurs : Sergio Duvalloni et Rosy Merlini. Le couple est arrivé en Belgique après avoir fait un crochet par Berlin. J’avais d’abord ouvert un café du côté de la place Jourdan, nous raconte le patron à la longue chevelure poivre et sel nouée en catogan et à l’éternelle cigarette roulée accrochée au bord des lèvres. À la fin du bail, je comptais quitter la Belgique sauf si je trouvais un endroit pour y faire de la musique. Des amis m’ont parlé d’un restaurant qui était à remettre, le « Fancy Fair », rue de la tulipe. Je me suis renseigné et en avril 86, j’ai ouvert le Sounds.

Le Sounds se trouve à deux pas de la maison communale d’Ixelles, dans une rue perpendiculaire à la place Fernand Cocq. La devanture ressemble à celle de ces vieux « stamcafés » bruxellois où il fait bon s’y retrouver. À l’intérieur, les plafonds sont hauts, la salle est toute en longueur, la scène est enrobée de rideaux rouges et surmontée du nom du club découpé dans un bois blanc et, sur les murs en lambris rococo, des images de jazzmen s’affichent. Il y en a les grandes et les petites, témoins du passage des nombreuses pointures du jazz qui ont, soirs après soirs, mis le feu à la scène du club.

Au début, pourtant, ce n’était pas vraiment du jazz qui y était programmé. Dans le quartier, il y avait déjà le Bierodrome de Pol Lenders, se rappelle Sergio, un grand personnage du jazz en Belgique. Je ne voulais pas faire la même chose que lui. J’ai commencé avec du blues et du rock. Mais le public était assez agressif et cela ne me plaisait pas trop. Puis, un soir, Pol est passé et m’a dit : Pourquoi tu ne programmes pas plutôt du jazz ? J’avais son « autorisation », en quelque sorte, et je me suis lancé.

Le boss, c’est lui
Sergio propose alors un jazz un peu différent de celui de Pol, qui défendait plutôt la tradition. Il veut donner la chance à une génération plus jeune, à un jazz plus moderne et actuel. Et, vu le succès, au concert du samedi, il ajoute rapidement ceux du vendredi et du jeudi… pour finalement programmer du jazz tous les soirs de la semaine, excepté le dimanche. Je n’ai jamais demandé à un groupe de venir. Ce sont les musiciens qui se sont pressés à la porte pour pouvoir jouer.  Il y avait le Bierodrome, bien sûr, le Travers aussi et le Kaaï avec Pierre Van Dormael et toute la bande de Nasa Na qui jouaient un jazz plus avant-gardiste encore. Quand le Kaaï a fermé, ils se sont retrouvés ici. Beaucoup de jeunes expérimentaient leur musique, mais c’était parfois juste des copies de copies d’Aka Moon. J’ai du rééquilibrer la programmation.

Sergio est un vrai patron de club, un amoureux du jazz et des jazzmen. Il est toujours prêt à donner, sinon des conseils, en tout cas son avis. Que cela plaise ou non. Je discute beaucoup avec les jeunes musiciens, cela fait partie de mon rôle, je pense. Tout le monde ne comprend pas toujours mon discours, mais ça évolue. C’est bien de faire des trucs pour musiciens, c’est bien de se faire bander, mais il faut aussi faire bander le public. Je me souviens de concerts où il y avait 100 personnes au premier set, trente au début du deuxième et cinq à la fin. La scène c’est surtout l’interaction avec le public. Parce qu’ils n’ont pas toujours l’occasion de jouer assez souvent ensemble, certains jeunes ont les yeux rivés sur la partition et oublient de regarder le public. Alors, le Sounds donne la chance aux jeunes musiciens de travailler en situation réelle lors de résidences. Ainsi, le mardi, il confie la scène à un groupe pendant deux ou trois mois, voire plus. S’il évolue bien, il pourra jouer le jeudi, quand il y a un peu plus d’affluence. Et puis, si tout se passe bien, ce sera la consécration du vendredi. Raf D Backer ou Igor Gehenot ont suivi ce parcours. Dernièrement c’était Joachim Caffonnette ou Pinto de Margaux Vranken. Les jeunes, c’est l’avenir. Il faut leur donner la possibilité de s’exprimer. C’est le rôle d’un club.  Faut-il rappeler qu’avant eux, le Brussels Jazz Orchestra ou Octurn, pour ne citer qu’eux, ont aussi débuté ici ? Quand je vois qu’ils remplissent des grandes salles ou qu’ils jouent à l’étranger c’est une grande satisfaction pour moi. Et quand, sur les disques, on nous remercie, Rosy et moi, ça nous fait vraiment plaisir. C’est ça aussi notre gagne pain.

Indépendant jusqu’au bout du jazz
Farouchement indépendant, Sergio n’a de comptes à rendre à personne et il en est fier. Ce n’est pas facile tous les jours, mais sa liberté est à ce prix. Je paie tout, comme un grand : le loyer, l’électricité, l’eau et ça ne me dérange pas. Ce qui me dérange parfois c’est que certains endroits reçoivent 10 000 euros pour des concerts qui en rapportent 500. Il y a un problème. Il faut apprendre à équilibrer un budget, il faut réfléchir. Moi, c’est mon fric que j’investis, c’est ma peau que je risque chaque jour. Si je voulais faire de l’argent, je ferais de la variété avec des nanas en minijupes qui viennent de la télé, à 25 euros l’entrée, ce serait sold out. Mais, mon truc, c’est le jazz et pour que ça marche, il faut bien le connaître et bien connaître son public. Il faut beaucoup d’amour pour faire ce métier. Voilà sans doute pourquoi le Sounds n’a rien de très chic, ni de bling-bling, ni de très huppé, mais qu’il est un endroit authentique, qui s’est construit petit à petit, qui a fait sa patine tout seul et qui a assis sa réputation bien au-delà de nos frontières.

Le club travaille d’ailleurs pas mal avec les hôtels bruxellois et vit au rythme de la ville. C’est une ville caméléon, qui bouge beaucoup. La Belgique c’est petit, les étrangers passent, viennent et repartent. Il faut y être attentif tous les jours. Les attentats et le lockdown de Bruxelles des derniers mois n’ont pas facilité les choses. Mais rien ne pourra gâcher la fête des trente ans. Cependant, et c’est bien dans l’esprit du lieu, il n’y aura pas d’événement particulier. Faire un événement où tout est concentré en un seul moment, où il y a plein de monde et où je n’en profite pas, car cela demande encore plus d’énergie, cela ne m’amuse pas. Alors, ce seront des concerts « habituels » estampillés « 30 ans ». Et cela donnera encore de beaux et grands moments. Des beaux souvenirs, il y en a chaque soir. Mais il y a aussi les tops, comme lorsque Joe Lovano est venu. C’était génial ! Il y a eu aussi Charlie Mariano, Joe LaBarbera, John Abercrombie, Paolo Fresu, Mark Turner, John Scofield … Il y a les belges aussi, comme Eric Legnini, Daniel Romeo ou Steve Houben... Et quand Philip Catherine vient ici avec ses différents projets, il peut, lui aussi tenter des choses, il est chez lui. Sergio se souviens aussi des rendez-vous impromptus, car le Sounds reste encore un des lieux où les jazzmen se retrouvent après les concerts qu’ils ont donnés ailleurs. Un soir, il y avait Ravi Coltrane et, vers trois heures du matin, Fred Delplancq est arrivé. Ensemble, et spontanément, ils ont commencé à jouer ici, devant le bar. C’était magique. C’est sans aucun doute pour tous ces moments et pour l’amour du jazz que le Sounds existe depuis trente ans.

www.soundsjazzclub.be


Sounds Jazz Club
Rue de la tulipe, 28 - 1050 Bruxelles