Âme sensible, homme sincère, bricoleur et batteur sans pareil, Sacha Toorop a donné sa voix à Zop Hopop, avant d’ouvrir son cœur à la chanson française. Autodidacte, ce multi-instrumentiste s’est aussi forgé une solide réputation aux côtés de Dominique A, Yann Tiersen ou Françoiz Breut. De retour en solo et sous son nom, il signe aujourd’hui Les tourments du ciel, un album témoin de son temps, conscient de l’époque. Entre démarche écolo et exigences citoyennes, Sacha Toorop affine sa pensée et affirme sa plume. Au plus près de la vérité.

Petit dernier d’une famille de sept enfants, Sacha Toorop voit le jour, à Liège, en 1970. Né d’un père indien passé par les Pays-Bas et d’une maman belge installée en Outremeuse, le cadet grandit en musique. Papa était musicien professionnel, détaille-t-il. Il était guitariste de The Black Eyes, un groupe signé sur le label américain CBS. Mais, avec tous ses mouflets, il s’est vu dans l’obligation de prendre un job alimentaire. Sa semaine était consacrée aux enfants, ses week-ends réservés aux concerts. Dans ce contexte enchanté, le petit garçon s’invente un univers parallèle, sans stress, mais avec strass et paillettes. Mes premiers souvenirs musicaux ? Ils sont associés à ma collection de Playmobil. Certains étaient bruns, typés africains. Dans mes histoires, ces figurines vivaient toujours les aventures de Michael Jackson. En 1977, alors que les punks envahissent l’Europe, Sacha Toorop accompagne son père sur la route. Avec lui, côté ambiance, c’était plutôt rock’n’roll et country. J’assistais à ses répétitions. Puis, avec mes frères, on dormait dans les loges. La batterie m’intriguait, mais ça s’arrêtait là. Je n’ai pas prémédité l’apprentissage de cet instrument. Gamin, je m’étais fabriqué une sorte de batterie avec des tonnelets de lessive et quelques cintres. Je jouais à l’aide de baguettes chinoises. Des trucs pour bouffer du riz. À quatorze ans, il découvre Depeche Mode et Duran Duran. Avec les copains, on essayait de les imiter. Je tapais sur mes barils de Dash et mes potes improvisaient à la gratte sur les cordes d’une raquette de tennis. On s’y croyait. À fond dans son délire, le petit Sacha en oublie ses devoirs, leçons et autres obligations. À l’école, c’était chaotique. Très vite, ma mère m’a encouragé à développer d’autres qualités. À force d’économiser, je me suis acheté un lot d’occasion : batterie et quatre pistes pour 16.000 francs belge. Une fortune pour l’époque ! À partir de là, en pur autodidacte, le jeune homme passe à l’action. Dès 1988, son nom est associé à Nothing Special, petit groupe amateur de la région liégeoise. Sur le plan professionnel, tout commence l’année suivante avec Billy & The E.P.’s, une formation locale qui, jusqu’alors, travaillait avec une boîte à rythmes. Il cherchait à la remplacer par un batteur pour une tournée dans les pays de l’Est… Parallèlement à ses premiers pas sur scène, le batteur rejoint Tous à Zanzibar, une association culturelle où chacun mettait ses possessions à disposition de la communauté. On louait une ancienne pharmacie. Pour payer le loyer, on tenait un restaurant. Chacun bossait bénévolement. But de l’opération? Créer des ateliers de sérigraphie, photo, peinture, etc. Moi, j’ai proposé de créer un local de répétition. J’essayais de mettre en présence des musiciens chevronnés et des amateurs. Je filais des grattes électriques à des gens qui ne savaient absolument pas s’en servir. C’était un laboratoire fascinant. J’ai utilisé cette approche pour développer mon propre univers musical : un non-genre. Mes chansons ne répondaient à aucun critère, aucun format. Séduit par la démarche, une connaissance lui conseille alors de compiler ses démos sur une cassette audio. L’idée fait son chemin et se matérialise sous les contours d’une pochette estampillée d’un blase rigolo : Zop Hopop. Ce nom? C’est toute une histoire. Comme j’étais largué à l’école, je me suis mis en tête de devenir dessinateur. Je n’y connaissais rien en BD, mais ça m’intriguait. Alors, j’ai sorti mes crayons pour donner naissance au Monde merveilleux de Hippo Pirate & Zop Hopop. J’ai réalisé une vingtaine de planches plus ou moins foireuses et totalement invendables. Cette expérience inaboutie marque les débuts d’un alter ego musical sans égal. En fait, j’abordais un peu la musique de la même façon que mes dessins. C’était du bricolage.

Digne d’un Prince
À sa grande surprise, Zop Hopop écoule plus de quatre cents exemplaires de sa cassette. À Bruxelles, l’objet tombe entre les mains de Philippe Kauffmann, collaborateur aux Halles de Schaerbeek. Après avoir écouté mes morceaux, il a parlé de moi à Dominique A(né). Exilé à Bruxelles, le chanteur français cherche un musicien polyvalent pour l’accompagner sur scène…

Du côté de Liège, la cassette arrive aux oreilles de Fabrice Lamproye, un mélomane qui organise des concerts dans les petits clubs de la Cité Ardente. Un jour, il me propose d’assurer la première partie de Vic Chesnutt. Un peu angoissé, j’accepte. Mais le jour J, l’Américain annule en dernière minute. Je me suis retrouvé tout seul devant son public. J’ai pris mon courage à deux mains et j’y suis allé. En chantant à côté du micro, en cassant les cordes de ma guitare, en hurlant comme un forcené. C’était une catastrophe. Pourtant, les gens ont apprécié. Cette prestation est peut-être symptomatique de ma démarche. Je ne fais pas forcément bien les choses, mais toujours avec cœur. Après cet épisode, Sacha se rapproche de Fabrice Lamproye. Il rêvait de créer un petit label. J’aspirais à sortir un disque. De fil en aiguille, Fabrice a ouvert la Soundstation, une ancienne gare aménagée en studio et salle de concerts. De mon côté, j’ai enfin enregistré un album. En 1997, Zop Hopop publie ses premiers titres officiels dans un registre pop-rock disloqué, avec des mots anglais agrafés à l’envers sur les refrains. Alors que sa musique rencontre les faveurs du public, le valeureux liégeois joue aux côtés de Dominique A. Jusqu’en 2001, Sacha Toorop le suit dans toutes ses aventures discographiques. C’est ainsi qu’il se retrouve aux côtés de Françoiz Breut, mais aussi de Yann Tiersen avec lequel il façonne deux disques majeurs : Le Phare et L’Absente. Soit la nomenclature d’un triomphe à venir : Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain. Dominique a décloisonné mon rapport à la chanson française. Avant de le rencontrer, je ne percevais que des piliers : Léo Ferré, Nino Ferrer et Gainsbourg. Entre ses tournées pour les autres, le Belge enregistre l’album Western pour le compte de Zop Hopop. Ce disque a bien fonctionné, mais je n’y ai pas consacré l’attention nécessaire… À l’été 2001, de retour d’un trip canadien avec Tiersen, Zop Hopop atterrit à Dour. Je devais y présenter mon album. Après un mois passé derrière une batterie, il m’a fallu dix minutes pour accorder ma guitare. J’étais à la masse. Après le concert, des amis m’ont dit que c’était naze. Ce jour-là, j’ai pris une claque. Après ce rendez-vous manqué, le chanteur se met en retrait. Cette période de ma vie est marquée par de nombreuses disputes, d’innombrables ruptures. Je ne comprenais plus ce qu’on attendait de moi. Le problème, c’est que je n’ai jamais considéré la musique comme un boulot. Du coup, je réagis rarement en professionnel. Désappointé, sur le point de sombrer, Zop Hopop persiste par l’entremise d’une clause contractuelle. Je devais encore un disque à mon label… J’avais lu quelque part que, dans la même situation, Prince avait enregistré des reprises. C’est l’histoire d’(Interlude), album dans lequel il revisite des titres de Bowie ou de Bauhaus. C’était une solution de facilité. Je ne devais rien composer et ça me libérait de mes obligations. Contre toute attente, cette sortie est couronnée d’éloges. En 2005, l’album Mangrovia sort sous un pseudo découpé en morceaux : Zop Hop Op.

Sushis et tsunami
L’année suivante, Sacha Toorop s’essaie au français sous sa véritable identité. L’album Au Clair de la Terre marque un nouveau départ. Cette métamorphose francophile a réveillé la curiosité de certains. Je me suis retrouvé dans un autre milieu, à jouer en Chine ou au Liban. D’un coup, j’étais devenu ambassadeur de la culture francophone de Belgique. Mais malgré les bons retours, je n’étais pas totalement satisfait… Au printemps 2014, le multi-instrumentiste retrouve Dominique A sur l’album ÉléorHumainement, je l’adore. Musicalement, il force le respect. Je ne pouvais pas refuser. En marge de cette carrière de musicien, l’artiste poursuit sa vie de chanteur. Composé et remodelé pendant près de huit ans, Les tourments du ciel est un disque conscient, bercé d’espoir et d’envies de changements. Au casting, on aperçoit une collaboration avec Françoiz Breut (Orient Occident) et une relecture d’Adamo avec l’ultra lucide En Bandoulière, morceau signé en 1963. Ce titre en dit long sur notre époque. Pourquoi ? Parce qu’on a beau tout avoir, quand on sait que nos semblables meurent sous les bombes ou crèvent de faim, il nous est impossible d’être pleinement heureux. Entre mélodie ensoleillée (Aussi belle et douce) et poésie nocturne (La claire obscure), ce nouvel album est une ode à la puissance de la nature, à la fragilité de l’humanité. Aujourd’hui, l’homme a l’impression d’avoir dompté le monde. Il débite des hectares de forêts pour faire passer un oléoduc. Il pêche des tonnes de poissons pour démultiplier la production de sushis. Mais si le ciel se met en colère, la question est réglée… Un tsunami et c’est fini. En examinant la pochette du disque à la loupe, on décèle des détails décoratifs, quelques allusions à Zop Hopop. Je ne veux pas qu’on oublie ce projet. Je l’adore et, clairement, il n’est pas enterré. Ou comment apprécier les multiples visages d’un homme entier.

www.sachatoorop.be