Mais comment faisaient-ils, avant ? Pour se tenir au courant des sorties de disques ? Lire des interviews, consulter un agenda des concerts ou des soirées ? Les relations entre médias « classiques » et culture hip hop n’ont pas souvent été simples. Et chez nous, les médias dédiés… rarissimes.

Comment ils faisaient ? Eh bien… ils se débrouillaient ! Ça fait plus de 25 ans que j’achète The Source, raconte Sonar. Le magazine hip hop numéro un, le premier magazine hip hop jamais sorti ! Et le dj de se désoler : Je viens de découvrir que là où j’avais l’habitude de l’acheter, ils arrêtent de le prendre ! The Source ? Lancée en 1988, cette « bible » n’était à l’origine qu’une newsletter de concerts. Avec les années, le magazine est devenu un bimestriel traitant non seulement de musique mais aussi de culture et de politique. Il est aujourd’hui, cela va sans dire, présent sur le Net (www.thesource.com) et dispose de sa page Facebook. Un commentaire sur les élucubrations de Donald Trump ? C’est dedans ! Sur l’actu de la NBA ? C’est dedans aussi ! Une cover avec Obama ? Ben oui !

Pour les disques, reprend Sonar, quand on avait un vinyle en main, acheté ou venant de la Médiathèque, on savait lire les dédicaces, et les dédicaces nous montraient d’autres disques à acheter. Et pour les soirées, les concerts, c’était les flyers ramassés chez Caroline ou chez Music Mania. Le bon vieux bouche-à-oreille aussi. Dès qu’on a été dans le circuit – je suis là depuis 89 – c’est devenu beaucoup plus facile vu qu’on se connaissait tous. Aller à un événement en amenait d’autres. J’allais aussi déposer des flyers dans les rayons hip hop à la Fnac, à la Médiathèque, chez les disquaires… En rangeant mes archives, je viens de retrouver un procès-verbal pour avoir collé une affiche sans timbre. C’était deux francs belges à l’époque, tu imagines ?

Un jour… la Toile
Avec l’avènement d’Internet, l’info se met à circuler plus largement, plus vite, plus facilement. Au début, c’était plutôt la Zulu Nation qui envoyait des mailing lists. Depuis le Net, ça a été beaucoup mieux. Mais aujourd’hui, il y a tellement d’événements à côté des gros incontournables que c’est un peu pareil qu’auparavant !

La débrouille : Akro, l’une des voix de Starflam, ne parle pas d’autre chose. Biberonné dès 88 à Yo! MTV Raps, le Bruxellois n’a pas encore grand chose à se mettre sous la dent en matière de «médias hip hop». Des fanzines, des magazines spécialisés. Plutôt ça que des grands medias radio. On ne s’est jamais retrouvés dans ces radios puisqu’elles ne jouaient pas de rap. Dès qu’il y a eu le Net, on allait écouter des radios américaines, des podcasts, ce genre de choses… C’est un peu dans une culture radio alternative qu’on s’est retrouvés. Bon, certaines radios passent parfois des singles qui nous touchent aussi, je ne veux pas diaboliser toutes les playlists des radios. Mais en gros, je ne me suis jamais retrouvé dans celles de Contact ou des grosses radios traditionnelles. NRJ joue une carte jeune mais en playlist, ce n’est que du hit, il n’y a aucune prise de risques. Et les radios qui ne prennent pas de risques artistiquement, ça ne m’intéresse pas.

Tout ça, c’était avant. Aujourd’hui, le hip hop est «enfin» entré dans le business belge, comme dit Sonar. Qui espère du coup voir disparaître ce qu’il appelle «les contrats merguez». Le rap s’écoute partout, sa déclinaison belge est à la mode. L’effet dans les médias est maintenant clairement perceptible : tout le monde (va) en parle(r), peu importe que la plume ou la voix soit ou non spécialisée.

Le dj collabore aujourd’hui au média dont le mc tient les rênes. Après de longs mois de gestation, Tarmac a été accouché par la RTBF. Tout un média hip hop dans la programmation du service public ! Qui dans l’esprit rappelle un peu le tâtonnement des radios libres des débuts. Et qui, en ce 28 juillet, en affiche déjà un, de mois, un mois de vie sur les ondes. Enfin, «sur les ondes» : on n’est plus à la préhistoire ! Tarmac n’existe pas sur la bande FM et se consomme en laptop, smartphone et autre support numérique par le biais du web ou d’une appli dédiée.

Tarmac, un état d’esprit
Le fait que pendant des années, la culture hip hop n’ait pas eu de place dans les grands médias traditionnels ne l’a pas forcément desservie. Akro acquiesce : Avoir été, comme certains le disent, une contre-culture ou une sous-culture, fait qu’on était une culture, déjà. Aujourd’hui, le hip hop est mis à toutes les sauces. Et je trouve donc aussi légitime pour un service public d’enfin ouvrir sa porte. Peut-être trop tard… mais d’ouvrir sa porte quand même, à ce courant qui marche tout seul. Entre les puristes et l’hyper mainstream, comment y retrouver ses petits ? Pour ceux qui se revendiquent «culture», ça a gardé un côté authentique, un côté «on est crédibles». C’est important. Dans le hip hop aujourd’hui, il n’y a plus de sacro-saint, pas de graal. À ceux qui l’aiment d’aller chercher les ingrédients qui leur parlent le plus !

L’offre de Tarmac, à destination des 15-25 ans ? Proposée depuis un wagon de métro reconstitué au cœur de Reyers ? Des mixtapes, du gaming, des interviews, un magazine en direct, une capsule matinale, notamment. Je pense que l’offre est non seulement déjà unique en Belgique mais elle est unique en Europe. J’ai été à la BBC, à Paris, en Suisse, j’ai vu les autres médias, des gens hyper performants en post prod, mais ici, il y a une âme. Un cachet typiquement belge. À partir de septembre, on aura un véhicule pour les duplex, et on sillonnera le pays. C’est le but de cette émission : on va découvrir des talents dans leur quartier. Montrer des talents en devenir, c’est un super rôle de service public à jouer. Là, je suis hip hop, je suis crédible. Je rends service ! En d’autres termes : Tarmac, ce sont des gens hip hop qui parlent hip hop, pas des chroniqueurs ou des animateurs qui « jouent » avant de passer à autre chose.

Un mois plus tard… Tarmac, ce « laboratoire », doit encore améliorer son développement sur les réseaux sociaux. C’est sa seule carte de diffusion. Le pari est énorme, reconnaît Akro. À ce niveau-là, il y a beaucoup de concurrence française, belge… Les jeunes consomment beaucoup de vidéo à la demande et ils sont bombardés tous les jours de contenu. À Tarmac donc de (continuer à) se singulariser. On doit faire gonfler des pages et des contenus interactifs. Là, on a ouvert le robinet des Facebook live il y a une semaine seulement… On nous promet du live, du stand-up, du contenu proposé par des jeunes pas maladroits avec la vidéo et la prise de son, des collaborations – qui sait – avec des festivals… Heureusement, la grille est flexible : Quand une recette ne fonctionne pas, on peut la jeter. Et on ne va pas tout le temps garder les mêmes. Je pense qu’on aura, en tout cas pour nos rendez-vous du matin et du soir, une offre qui sera plus mature vers le mois de septembre. En décembre ou janvier, je pense qu’on aura des chiffres qui nous permettront de nous positionner, de voir le parcours déjà réalisé. Comme on dit dans les médias mainstream : à suivre.

www.tarmac.be

Ailleurs en Belgique francophone

Tarmac fonctionne dans un paysage éclaté, à une époque où les artistes peuvent tacler les médias frileux sur les réseaux sociaux. De la RTBF qui s’est déjà essayée au hip hop avec Sonar et The New Planet, ou plus récemment avec Pur Jus et Flo de La Smala, aux chroniques d’un blog comme Goûte Mes Disques : les entreprises singulières et les émissions foisonnent. Comme le Bumrush show sur Bruzz (anciennement FM Brussel, 98.8FM, le jeudi à 23h), piloté par Rival et Ramone de CNN. Les chroniques urbaines de Pavé sur Radio Rectangle (Hip hop iz dead - www.radiorectangle.be). Ou le projet Escalators de… Sonar (www.escalators.be).

Sur le 97.8, Radio Kif se présente comme « une station de radio belge diffusant localement sur Bruxelles, principalement le format musical hip hop et r’n’b. ». Concurrence, pour Tarmac ? Akro (dans La Libre Belgique en 2016) : Ils ont fait un très beau travail de développement par rapport au hip hop à Bruxelles. Ils jouent des choses que peu de gens connaissent mais ils ont un pouvoir de diffusion quand même moins important que celui de la RTBF.