2018 ne sera pas l’année « Laurent Blondiau », mais l’année « Mâäk », le projet qui occupe la vie du trompettiste depuis maintenant vingt ans. Alors quand on souhaite évoquer sa carrière, la conversation dévie très vite vers le projet de sa vie, une aventure à la fois musicale et profondément humaine tant les rencontres y occupent une place prépondérante.

Si un événement ponctuel donne souvent le sens à une carrière, Laurent Blondiau semble, lui, avoir cumulé les bonnes fées. Des parents mélomanes et  une maman qui l’encourage dans la voie de la musique, une fanfare à Beersel où adolescent il découvre la trompette, des copains de classe qui s’appellent Nic Thys et Bo VanderWerf avec lesquels il compose les musiques de spectacles imaginés par un prof de français passionné, avant de former un premier combo jazz, des études au Jazz Studio avec Bert Joris et au Conservatoire avec Richard Rousselet… Laurent Blondiau résume tout cela en peu de mots : Je suis bien tombé ! Le premier trompettiste qui le touche, c’est Chet Baker, vers 18 ans, puis Miles, le grand maître, Don Cherry, Tom Harrell et Clifford Brown. À l’époque, les trompettistes ne courent pas les rues et ses grandes qualités de lecteurs le font repérer dans le milieu du jazz contemporain, Aka Moon, le Kaai : Avec Bo, nous avons été parmi les fondateurs d’Octurn. La renommée du trompettiste dépasse nos frontières et on l’entend dans plusieurs formations françaises comme Thôt Agrandi ou Le Gros Cube d’Alban Darche, mais c’est avec le MegaOctet d’Andy Emler qu’il tourne le plus et qu’il trouve sa place en France au point d’y être consacré « Révélation européenne » de l’année 2009 par l’Académie du Jazz.

Il est libre « Mâäk » !
Il y a tout juste vingt ans, Jeroen Van Herzeele et Laurent fondent Mâäk’s Spirit : Jeroen et moi étions à l’époque à fond dans la musique d’Ornette Coleman, cette vision de l’improvisation très libre, et on a formé un quartet avec Sal La Rocca et Hans van Oosterhout. On jouait des compositions, mais aussi des morceaux d’Ornette avec cette vision libertaire qui est à l’origine du nom du groupe car lorsque je me retournais vers les musiciens de l’orchestre, je criais souvent « Mâäk ! », ce qui voulait dire « ouais, c’est chouette ! » ou alors « Eh les gars, il faut y aller ! », on l’interprétait un peu chacun à sa façon.  En fonction des envies, des compositions, l’équipe bouge : Jeroen est là depuis le départ et très vite sont venus Michel Massot, Eric Thielemans, Otti Van der Werf à la basse, Jean-Yves Evrard.  Les trois souffleurs sont là quasi depuis le départ et s’y adjoint ensuite Guillaume Orti. Aujourd’hui,  le noyau de Mâäk est formé  de quatre souffleurs et d’un batteur. L’appellation « collectif » semble celle qui colle le mieux à ce projet : Artistiquement, on joue des morceaux de tous les musiciens, dans ce sens-là, on peut dire que c’est un collectif, aussi parce que les musiciens changent en fonction des différents projets.

L’Afrique
Je suis très attiré par le continent africain, les gens, la qualité de vie là-bas, le sourire qu’on y rencontre, les échanges extraordinaires qu’on peut y faire. La trompette étant un instrument qui se transporte facilement, il permet aussi les rencontres aisées avec d’autres musiciens. Les musiques lancinantes, les musiques de transe intéressent Laurent Blondiau, ce qui l’amène à rencontrer les Gnawas au Maroc avec lesquels il met plusieurs projets en place, les chasseurs bambaras du Mali, puis les vaudous du Bénin, des artistes « spoken world » sud-africains… : L’idée était que chaque groupe garde son identité et de trouver un terrain d’entente autour de répétitions, de couches qu’on plaçait l’une sur l’autre pour atteindre une transe, une musique rituelle… Je suis toujours dans cet esprit de recherche dans les musiques africaines ; d’ailleurs pour le concert anniversaire, on recrée un projet qui s’appelle Kojo avec sept danseurs africains, des percussionnistes, des chanteurs vaudous du Bénin, six soufflants du collectif et un ingénieur-lumière, un projet acoustique, proche des gens, on aime beaucoup… 

Pas de fraises en hiver…
La proximité avec les gens c’est un credo de Laurent Blondiau : si les gens ne viennent pas dans les salles, alors, allons à leur rencontre là où ils sont et jouons ! Le jazz est souvent considéré comme une musique pour laquelle il faut se déplacer, aller dans une salle. Le projet acoustique de Mâäk permet  d’aller à la rencontre, de ne pas être fixé devant un micro…  C’est le projet Il n’y a pas de fraises en hiver que Jean-Yves Evrard a créé et que le collectif a présenté dans une quarantaine de lieux à Bruxelles : ils visitent ainsi un lavoir, une boucherie, un garagiste, un coiffeur, la cantine de chez P.A.R.T.S… : Pour les gens, c’est surprenant, certains continuent leurs activités, d’autres s’arrêtent et écoutent, surtout les enfants, certains pensent que la musique est écrite alors que c’est totalement improvisé… 

Les Ventistes du Faso
Au cours de ses nombreux voyages entre le Mali et le Bénin, le trompettiste traverse  le Burkina Faso où  des « ventistes » - c’est le nom des souffleurs là-bas – lui demandent de travailler avec eux, ce qui donne lieu à de petites sessions de travail sur deux ou trois après-midis. Avec Toine Thys, on s’est dit que ce serait bien de rendre ces sessions régulières. D’abord sur nos propres deniers, puis on a proposé ce projet à Wallonie Bruxelles International qui nous soutient maintenant depuis 2015. Devenir musicien professionnel et gagner sa vie au Burkina Faso, et de façon générale en Afrique, est compliqué à moins d’être une star. Alors, on n’essaie pas de leur faire jouer les cadences jazz hypermodernes qu’on joue ici ; on cherche juste à être concrets. C’est ainsi que Toine et moi avons créé une fanfare qui joue des thèmes traditionnels que nous transformons un peu pour les rendre plus festifs. Trois rendez-vous par an minimum, des formateurs sur place, des petites aides pour que les musiciens puissent se déplacer, l’apport de plus de vingt-cinq instruments amenés de Belgique, la formation d’un luthier sur place pour la réparation d’instruments, c’est un projet très large que Laurent espère mener à bien d’ici deux ans avec l’aide essentielle de WBI.

Le grand MikMâäk
Le collectif a un côté aventure où chacun a l’occasion de raconter son histoire, c’est ça le « Mâäk » que Laurent Blondiau souhaite voir avancer, et la plupart des groupes permettent ça. Avec MikMâäk, le dernier né dans les projets de Laurent Blondiau, on pourrait croire que l’écriture prend le pas sur la spontanéité, il n’en est rien: MikMâäk, ce sont seize ou dix-sept personnes à la personnalité incroyable qui se sont lancées dans un projet tout à fait collectif où le fait d’être bon lecteur et bon improvisateur est important. C’est un mix entre musique écrite et passages plus libres. Lorsqu’une idée jaillit lors d’un concert, une petite phrase chantée, un geste, un regard font basculer le morceau. 
 

Vingt ans de Mâäk

Le 16 janvier à Flagey, Mâäk fêtera ses vingt années d’existence dans le cadre du Brussels Jazz Festival : Pour l’occasion, nous sortons un double cd avec 20 titres, un titre par album sorti plus des inédits et on offrira le CD à chaque personne qui achètera un ticket. Le lendemain, nous jouerons au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris. L’année sera ponctuée de concerts événements dans les festivals majeurs en Belgique, dont le Middelheim à Anvers (le 10.08) et le Gaume Jazz de Rossignol (le 11.08), au Théâtre 140 (le 03.05) où un album « live » sera enregistré et aux Inattendues de Tournai (le 01.09).