Quand on se choisit un nom pour son groupe, mieux vaut qu'il tienne en deux mots, que l'orthographe soit correcte, qu'il donne une idée précise de l'univers musical exploré, qu'il ne provoque, ni ne blasphème, et qu'il ne soit surtout pas compliqué à prononcer. C'est du moins ce qu'avancent tout un tas de Raymond-La-Science du marketing musical. La bonne nouvelle, c'est que ce n'est visiblement que du vent.
 

La première règle, au moment de se choisir un nom de groupe, c'est qu'il n'y a pas de règle. Pas plus aujourd'hui qu'avant Internet, les moteurs de recherche et les algorithmes. La seconde règle, c'est qu'il n'y a vraiment pas de règle. Ce n'est pourtant pas ce qu'avancent pas mal de services marketing, de labels, de managers, de tutos et de wikis, mais c'est comme ça. Ce qu'ils déblatèrent tient de la vision frileuse de la liberté artistique. C'est comme dans le journalisme. Il faudrait désormais écrire avec des mots clés, du vocabulaire au rabais, un style passe-partout. Et pourtant, dès que l'on fait le contraire avec ne fut-ce qu'un zeste de talent, on cartonne. Pareil dans le cinéma : souvenez-vous de C'est Arrivé Près de Chez Vous, dont les auteurs s'étaient fort amusés à faire exactement l'inverse de tout ce qui était prescrit dans leurs cours de l'INSAS. Bien entendu, dans la musique, quand on se choisit un nom à connotation scabreuse ou provocatrice, comme par exemple Ultraphallus, on se ferme automatiquement certaines portes. Celles de la programmation matinale des radios, notamment. Où vos disques n'auraient de toute façon jamais été joués.

Tout reste donc permis. Même le plus dingue, le moins user friendly. Quelques exemples : en Angleterre, il existe depuis 2012 un groupe du nom de Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs et ce patronyme à rallonge a l'air de beaucoup moins poser de problèmes au milieu médiatique que la longueur des morceaux du dernier album en date : 17 minutes pour l'un, un quart d'heure pour un autre. Sur trois titres. On a sinon encore Duran Duran et Duran Duran Duran, pas du tout la même chose. Tout comme il est notoire que La Mverte en France ne sonne pas du tout comme La Muerte en Belgique. Aux États-Unis, il y a encore eu X, pilier du punk-rock californien, et eux comme nous, avons tout un tas de groupes déjà anciens dont on ne sait toujours pas trop comment écrire le nom : Sunn 0))) à Seattle et à;GRUMH à Charleroi. La floche étant bien sûr toujours aux mains des !!!, ces Américains qui auraient bien voulu ne pas avoir de nom fixe, chacun étant libre d'interpréter ces trois points d'exclamation à sa guise (Peow Peow Peow, Toc Toc Toc, Chk Chk Chk...). Ce qui n'empêche pas le groupe de tourner depuis 22 ans à cadence soutenue et de travailler en ce moment même à son huitième album.

Il est d'ailleurs utile de rappeler que se choisir un nom difficile pour ne pas dire débile n'a vraiment rien de neuf. Après tout, le jeu de mot entre « beat » et « beetle » qui a donné « Beatles » fait plus Bruno Coppens que Rois de la Pop. Rolling Stones, ça sonne bien, ce qui n'empêche pas que ça veut dire « Pierres qui Roulent », ce qui colle mieux à un groupe de folk breton amateur qu'à des types qui remplissent des stades depuis 55 ans. Sans même parler des « Portes », de la « Tête de Radio », de la «Jeunesse Sonique » et de ce « U2 » qui joue sur l'ambiguïté entre « toi aussi » et le code de fabrique du bombardier-espion utilisé par la CIA durant les années 50-60.

Les Aigles du Métal de la Mort
Comme dit plus haut, contre toute attente, Internet n'a en fait strictement rien changé à la donne. On ne compte pourtant plus les tutos, les wikis et les conseillers qui disent ce qu'il faudrait faire et, surtout, ne pas faire. Un conseil qui revient souvent, c'est que pour qu'un groupe fonctionne, son nom ne doit jamais dépasser trois mots. Il faut que les gens soient capables de le prononcer, de l'épeler, de le retenir. Quand on a sous les yeux la liste des artistes les plus vendeurs de 2017, on retrouve pourtant Rag'N'Bone Man en deuxième position. Ce qui, pour un non-anglophone, n'est vraiment pas facile à retenir, à prononcer et encore moins à écrire. Le nom d'un groupe de musique country ne doit pas sonner punk-rock parce que vous ne voudriez pas que les gens soient déçus, qu'ils s'attendent à du jazz et qu'ils reçoivent du heavy metal, dit l'un de ces wikis. Sauf que si The Eagles of Death Metal décevra sans aucun doute autant les fans des Eagles que les fans de death metal, ça n'en reste pas moins un excellent nom de groupe, qui définit parfaitement une musique rigolarde et légèrement parodique. Ce qui est aussi le cas de Kiss My Jazz, de Evil Superstars, de De Puta Madre. Et même de Front 242, qui n'a pourtant rien à voir avec Blink 182, UB40 et autres obsédés du chiffre.

En fait, l'idée qu'un groupe puisse se viander à cause de son nom tient vraiment de la légende urbaine. Ainsi, en Belgique, Soldout n'a jamais joué devant une salle vide parce que les gens devant la porte auraient pu croire qu'elle était pleine et donc rentrer chez eux. Sergio Taronna, qui s'occupait du duo du temps d'Anorak Supersport, se souvient : Ce genre d'anecdote, c'était surtout une private joke entre le groupe et le label. On en a bien rigolé, on a inventé toutes sortes de situations stupides mais on n'a en fait jamais eu de retour comme quoi des gens auraient pu croire que le concert était complet ou qu'on avait oublié le nom du groupe sur les affiches d'un concert complet.

Même son de cloche ou presque du côté de Catherine Grenier, qui s'occupe de Mauvais, récente sensation liégeoise : En réalité, ça m'a plutôt facilité la tâche. Le nom en a surpris plus d'un et a intrigué les autres. Au départ, on a vraiment débarqué en mode OVNI. On n'avait pas trop communiqué sur les personnes derrière le projet. Je n'ai évidemment pas coupé aux Mauvais, c'est bon ou Mauvais, c'est vraiment mauvais  mais à part tous les jeux de mots possibles, ça été plutôt bien accueilli. Autre groupe local au nom compliqué : le V.O. de Boris Gronemberger. Qui a travaillé avec la pointure John Mc Entire et tourné au printemps dernier dans toute l'Europe en première partie d'Agnes Obel. Autant dire qu'on a connu moins glamour pour un groupe dont le nom recherché sur Internet aboutit pourtant principalement aux films en streaming non sous-titrés.

Je n'ai jamais entendu parler d'un groupe qui n'ait pas été diffusé à cause de son nom, nous confie Dominique Ragheb, Head Music de Classic 21. Généralement, il y a même une petite note où on écrit à l'animateur comment ça se prononce et même Porno for Pyros est encodé dans notre base de données. Il est donc temps de balancer un secret de polichinelle : si vous ne plaisez pas à un programmateur ou à un directeur d'antenne pour X ou Y raisons, le plus souvent fantasques, c'est ce qui explique que vous ne passerez pas sur antenne. Il est ainsi notoire que Jean-Pierre Hautier boycottait un moment Front 242 sur Radio 21 parce que la (fausse) rumeur voulait qu'ils soient fascistes. À l'international, on se souvient également de Massive Attack, obligé en 1991 de se renommer Massive pour quelques mois parce que la BBC respectait encore la vieille politique-maison d'éviter toute allusion belliqueuse dans ses programmes de divertissement lorsque le pays entrait en guerre (contre Saddam Hussein, pour le coup). Plus récemment, on se souvient aussi des Dixie Chicks, boycottées en 2003 dans beaucoup de magasins de disques et sur beaucoup de radios américaines parce que publiquement opposées à l'invasion de l'Irak. Bref, un nom « problématique » est souvent une fausse excuse aux censures arbitraires. Mais que tout cela ne vous encourage toutefois pas à choisir Pénis ou PassionNichons2018 pour votre prochain band. Par pitié.