Ils sont artistes, ont leur groupe ou le parcours en solo mais ils écrivent aussi pour d’autres. Bon plan ? Qu’est-ce qui les anime ? Comment font-ils ? Que sont ces « writing sessions » ? Quelques éléments de réponse apportés par l’exemple.

Si les écritures collectives ont eu leur heure de gloire dans les années 80 et 90, voyez le trio Stock Aitken Waterman pour Kylie Minogue, et même avant si l’on remonte aux temps héroïques de la soul (Lamont Dozier et les frères Holland chez Motown), la pratique s’est depuis fort développée. Et il n’est même plus trop rare aujourd’hui de voir l’un ou l’autre artiste signer des textes ou de la musique pour une ou un « collègue ».

En Belgique, Jacques Duvall fait assurément partie des précurseurs. Le « Banana split » servi à Lio date de 1979. Les premières rimes pour Marie-France de la même époque, et celles pour Alain Chamfort et Arnold Turboust même pas d’une décennie plus tard. Beaucoup plus près de nous, Pierre Dumoulin de Roscoe a écrit City lights et Wrong turn pour Blanche. Quant au dernier album en date de Claude Semal, il a bénéficié des contributions de Gil Mortio, Ivan Tirtiaux, Jean-Luc Fafchamps et Adamo. Au passage : voilà une exception à cette statistique qui voudrait que c’est plus souvent des garçons qui œuvrent pour des filles…

Les bons contacts

C’est parce qu’ils partageaient le même manager que Veence Hanao et Angèle ont travaillé ensemble. Une idée qui mijotait depuis un petit moment. Nico (Nicolas Renard - ndlr) et moi, on avait déjà un peu discuté de la possibilité d’écrire, de constituer ainsi un petit catalogue d’auteur et que lui démarche des artistes pour leur proposer mes textes, explique Veence. Il avait justement commencé à travailler avec Angèle qui, elle, avait envie d’écriture en français. Mais elle appréhendait ce passage à sa langue maternelle. J’ai été la voir en concert, on a discuté… 

Pendant un mois, tous deux se sont retrouvés en studio avec Matthew Irons de Puggy. On partait des maquettes qu’elle nous apportait. Je travaillais surtout sur les textes ou sur des rythmiques. Matthew et Angèle travaillaient plus sur la compo, les arrangements, des changements dans la topline (la mélodie vocale et les paroles écrites par-dessus une instrumentation ou un beat existant - ndlr). C’était une sorte de laboratoire… Rien de définitif n’en est sorti, mais trois morceaux ont été gardés.

Trois morceaux… qui tournent ! Après La loi de Murphy et Je veux tes yeux est arrivé La thune. Veence détaille : Je n’ai rien écrit pour Je veux tes yeux mais j’ai composé le morceau. Dans La loi de Murphy, j’ai écrit les passages en français, Matthew et Angèle ont plutôt écrit les passages en anglais, le refrain… Au final, c’est difficile d’identifier exactement qui a fait quoi, parce qu’il y a eu plein d’échanges de matière. Sans pression aucune : il n’y avait pas d’éditeur impliqué dans le processus. Ça a vraiment été naturel. On s’est rencontrés, on s’est fait écouter des choses, on a eu envie de s’enfermer pendant un mois dans ce studio, et à ce moment-là, c’était juste pour le plaisir d’aider Angèle. Et nous, nous sommes sortis complètement de notre zone de confort. Je n’avais jamais fait de pop.

De là à dire que celui qu’énervent les moineaux (cfr. le dernier enregistrement en date de Veence – ndlr) n’avait jamais envisagé d’écrire un jour pour quelqu’un d’autre, il y a un pas. Il y avait même déjà un peu pensé, lui qui a aussi œuvré pour Isha, Jali, Antoine Chance... Mike (Mike Toch, son manager d’alors - ndlr) me l’avait déjà proposé. Par rapport à mon projet qui est identifié comme relativement confidentiel, en tout cas pas mainstream, il m’avait toujours dit que c’était quand même un bon plan pour ma carrière, d’un point de vue économique. Que c’était quand même pas mal d’avoir une sorte de carrière d’auteur parallèle, parce que dans le secteur de la musique, l’édition reste une des deux activités où il y a encore un petit peu de sous. Y compris en Belgique ? Veence se marre : Si tu écris pour moi par exemple, ça ne va pas te rapporter grand chose. Mais si tu écris pour des artistes qui ont de l’airplay en radio, ça devient intéressant, c’est un solide complément à ce que tu peux gagner avec ton propre projet. Et si ça passe en France, c’est encore mieux, effectivement !

Comme à l’usine ?

Travailler pour d’autres : certains s’y mettent même à plusieurs ! Les pop stars d’aujourd’hui cultivent et récoltent les hits, pouvait-on lire le mois dernier en guise d’intro d’un article publié sur le site culturel du magazine New York. Et le journaliste de nous raconter le déroulement d’un « camp d’écriture » duquel est sorti A seat at the table, l’album de Solange. On parle déjà de tels camps, relève-t-il, au début des années 90. À l’époque, c’est Miles Copeland, patron du label IRS et manager de Police, qui invite Cher et Glenn Tilbrook du groupe Squeeze dans son château en France. En 2009, le boss de Def Jam rassemble de la même manière ses troupes pour le compte de Rihanna et de son album Rated R. Le camp est aujourd’hui une pratique courante dans l’industrie musicale américaine. Les charts sont truffés de hits cultivés en batterie et, à l’image du Lemonade de Beyoncé, de gros albums fruits d’un travail d’équipe.

De ce côté-ci de l’Atlantique aussi, la pratique s’est accrue. L’an dernier, la Sacem (l’équivalent français de la Sabam – ndlr), invitait des artistes, auteurs-compositeurs dans tous styles non classiques, à participer à des « writing sessions » de trois jours en Angleterre et à Paris. But du jeu de ces séminaires d’écriture : Mettre en relation des auteurs, compositeurs et éditeurs membres de la Sacem avec des homologues étrangers pour proposer de nouvelles collaborations. La Société relançait ça au mois de mars, en précisant : Les writing camps durent quatre jours, avec une quinzaine de participants au total et ont pour vocation l’écriture de chansons avec un potentiel commercial. C’est-à-dire placer un ou plusieurs titres sur un album à paraître, dans une publicité, une synchro ou autre, que ce soit en France ou dans le reste du monde.

Usines à tubes, que ces sessions ? Source de revenus annexes ? Ou autre moyen de trouver ce petit quelque chose qui fait une grande chanson ? Un peu tout ça à la fois pour Antoine Chance qui a déjà deux fois pris part à de tels rendez-vous. La première, c’était pour une chanteuse française connue, nous raconte-t-il. À l’époque, il vient de signer un contrat d’édition avec Universal Publishing. Signer en édition, c’est comme entrer dans une sorte de « famille », une fois qu’on y a un pied, on a plus facilement accès au reste.

Et donc en 2010, Antoine Chance emménage pour 15 jours dans une villa corse. Je me suis retrouvé avec un directeur artistique que je rencontrais pour la première fois mais qui avait entendu parler de moi et de trois autres auteurs-compositeurs-producteurs, enfin, des gars avec la même casquette que la mienne. Chacun avec sa personnalité, sa spécificité : il y avait un beau gosse assez doué qui sortait de la Nouvelle Star, un type un poil plus âgé qui a arrangé des cordes pour Julien Clerc, qui bosse pas mal pour d’autres mais a aussi son projet à lui et écrit très bien (Philippe Uminski- ndlr) et un gars un peu pop qui a eu un gros hit et qui était plus ou moins le rival de Mika (Siméo - ndlr).

À partir de là, le programme est simple : On s’est retrouvés avec un gros bouquin reprenant tous les textes qui avaient été choisis par la maison de disques et la chanteuse. On piochait dedans comme on voulait. C’était un peu l’usine, mais en même temps, ça provoque aussi la créativité. Donc, je me suis laissé aller. On bossait toute la journée dans nos piaules, à enregistrer avec les moyens du bord. Je n’étais pas parti avec grand chose : juste un laptop, un tout petit clavier, un micro pour faire des démos un peu correctes, et ma guitare. J’écrivais entre une et dix chansons par jour. Et puis le soir, on écoutait tout ça, ce qui est bien parce qu’on a tout de suite l’avis de nouveaux collègues qui sont logés à la même enseigne. Jenifer, la « chanteuse française connue », est arrivée en seconde partie de résidence : Là, on a pu lui faire chanter les morceaux. On avait près de 35 titres, parmi lesquels ont été choisis ceux de l’album (Appelez-moi Jen - ndlr). Tout a été filé rapidement à deux producteurs, des gars assez performants, dont Pierrick Devin, qui en on fait ce qu’ils voulaient. Des regrets ? J’avais deux titres juste pas finis à mon goût et pour lesquels faire partie de l’étape du studio aurait été chouette, pour aller au bout. Mais j’ai eu quand même pas mal de titres sur cet album. Et s’il n’a pas cartonné, il m’a fait vivre six mois. J’ai mieux gagné ma vie avec ce disque qu’avec mes trucs ! 

Pour quelques rencontres de plus

Le bilan de cette première expérience est aussi « humain », pour Antoine Chance. C’était la première fois de ma vie où je rencontrais des gens qui faisaient exactement la même chose que moi. Quand on dit qu’on est musicien, on passe un peu pour des extraterrestres. « Ah bon, et vous en vivez ? ». Là, j’étais avec des gars qui en rêvaient depuis l’enfance. Après, ce genre de session, c’est une façon de le réaliser. En étant logé, nourri, blanchi. Mais pas payé : on l’est à partir du moment où la chanson est prise et où elle génère des droits. 

Que ce genre d’expérience n’aboutisse à rien d’immédiatement concret peut aussi arriver. Ce fut le cas pour Antoine lors d’un « camp » aux Studios de La Fabrique à Saint-Rémy de Provence, pour le compte d’une chanteuse tout à fait inconnue (re-sic). Il y avait beaucoup plus de monde, pas de textes déjà choisis, donc également des auteurs… Les gens se sont un peu regroupés, on s’installait où on voulait. Mais rien n’en est sorti : La fille s’est tapée son manager, elle a voulu faire autre chose, aller enregistrer en Islande, et puis c’était mort ! Ou presque : grâce, pense-t-il, à un directeur artistique. Tranquille, une de ses chansons aboutit sur Chambre 12, le premier album de… Louane. Qui s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires. C’était sympa ! Là, j’étais compositeur. Par contre, mon deal d’édition me prend la moitié de mes droits, ce qui veut dire que j’ai un quart des droits d’une chanson. Mais sur un album qui vend, ça fait quand même quelque chose.

Alors, pour quelle voie opter, en Belgique ? La débrouille, les contacts, un manager qui a des filons intéressants ? Ou un contrat d’édition, qui serait finalement toujours incontournable ? Antoine Chance n’est pas catégorique. Je ne sais pas si c’est indispensable, mais si quelqu’un prend effectivement la peine d’organiser un truc pareil, je pense qu’à un moment, il faut parler contrat. Après, j’ai toujours collaboré, appelé des gars pour écrire mes paroles. Des choses sont arrivées via les éditions, notamment Marcel Kanche (qui a écrit Qui de nous deux ou Divine idylle mais aussi une dizaine d’albums personnels depuis 1990 - ndlr). Je vais le recontacter pour mon album*. Mais j’ai aussi rappelé Carl Roosens pour mes textes… Il y a moyen de fonctionner à la carte, et puis de façon plus informelle. En fait, il ne faut pas grand chose, juste un lien… et que les gens soient volontaires. 

 

* Le nouvel album de Chance (anciennement Antoine Chance) sortira le 26 octobre chez [PIAS]