À l'écoute, on dit que la musique apaise… mais l'interpréter peut provoquer une sacrée dose de stress ! Dans le monde classique, le moyen de le gérer passe parfois par la prise de molécules chimiques, un sujet tabou. Beaucoup le font, personne n'en parle - ou presque.

Trac, stress, anxiété, quel artiste ne les ressent pas ? Depuis quelques années, le phénomène de la médication du stress dans l'univers de la musique classique fait couler pas mal d'encre. Un article du journal français Libération pointait cet été le silence assourdissant entourant la prise de bêtabloquants par des musiciens. En 2014, le documentaire britannique Addicts' Symphony pointait déjà du doigt la problématique plus générale des dépendances dans le milieu : la violoncelliste Rachael Lander, notamment, y témoignait, quand je buvais, ces attaques (d'angoisse - ndlr) s’arrêtaient. J’ai aussi pris du Valium et des bêtabloquants. La musicienne a depuis arrêté sa carrière.

Avec beaucoup d'ouverture, Michèle Losier raconte qu'elle a pris, pendant une période de sa vie, des benzodiazépines pour surmonter un état dépressif, dû au surmenage et à l'angoisse de performance. Il n'y a rien de honteux à cacher, ajoute la mezzo-soprano québécoise installée en France, acclamée par la profession, qui reconnaît qu'elle n'en aurait sans doute pas, il y a quelques années, parlé comme elle le fait aujourd'hui : à 40 ans, la peur du jugement s'amenuise. La chanteuse témoigne que pas mal de musiciens prennent des molécules chimiques, mais que personne ne l'admet. Quel pourcentage? Difficile à établir. La Fédération Internationale des musiciens fournit cependant le chiffre de 70% de musiciens d’orchestre reconnaissant des problèmes d’anxiété de performance.

Physiologiquement, la montée d'adrénaline a pour but de provoquer une réponse adaptée à une situation confrontante, dans le cas des interprètes, ce moment singulier de la montée sur scène. Le stress peut prendre la forme de cette émotion scénique appelée trac. Ou se muer en angoisse, panique pénalisante, lorsqu'un ensemble de symptômes psychologiques et physiologiques - palpitations cardiaques, mains moites, tremblements, rougissements…- se manifestent trop fortement ou reviennent systématiquement. Et quand l'artiste ne dispose, lors de concours ou de sélection, que de quelques dizaines de secondes pour convaincre, le recours à une aide, chimique ou autre, peut s'imposer comme solution (une consommation par ailleurs parfois même « valorisée » dans d'autres milieux musicaux).

Pourquoi ce tabou sur le chimique dans le classique?
Une enquête menée en 2016, dans une faculté de musique classique à Montréal, a exploré comment le stress et le recours aux bêtabloquants sont perçus dans ce milieu : les artistes sont supposés performer en live en pleine possession de leurs moyens. Le contraire relève de l'échec. Dans sa signification sociale et culturelle, le médicament implique maladie/état pas « normal ». Ou passe au contraire pour une sorte de triche, d'aide artificielle voire de dopage, dans l'idée d'optimisation d'un état sain. Utilisés en cardiologie, les bêtabloquants (du moins certains) coupent les manifestions liées au stress, sans agir sur sa cause ; du côté des benzodiazépines, leurs effets anxiolytiques semblent efficaces pour réduire une anxiété générale, mais ils endorment et peuvent affecter mémoire et concentration. Michèle Losier : J'ai essayé les benzodiazépines quelques heures avant de monter sur scène ; j'ai dû prendre du café pour que leur effet n'affecte pas ma prestation.

Les conséquences d'une consommation à long terme n'ont pas encore été documentées. Et les bêtabloquants peuvent entraîner une réaction de type asthmatique : les interprètes doivent ensuite parfois prendre un autre médicament pour contrer cet effet, affirme Christine Lys, médecin et « famille d'accueil » de participants au Concours Reine Élisabeth. Si certains médecins les prescrivent, les boîtes de pilules se refilent le plus souvent entre artistes. Ce que de nombreux utilisateurs ne savent pas, c'est que les effets secondaires risquent donc de perturber la prestation, alors que pour les interprètes, ne pas altérer leur capacité ou leur état de conscience reste primordial.

Dans cette idée de préservation de la magie de la scène, le violoncelliste Guy Danel, intervenant dans les conservatoires et via l'association d’encadrement pour jeunes chambristes Chamber Music for Europe, regretterait même, presque,  les méthodes alternatives proposées au détour des panneaux d'affichage dans les couloirs des conservatoires : méditation de pleine conscience, technique Alexander, conscience de soi, distanciation…. Le pédagogue pointe un contexte sociétal général qui tente de mettre sous contrôle l'émotion du trac et préconise ne pas fuir ces moments de stress mais de les anticiper, de les intégrer à sa vie de musicien.

Milieu ultra compétiteur
Si au début de sa carrière, confie Michèle Losier, c'était la scène qui l'angoissait, ce sont à présent les exigences du métier au quotidien qui provoquent ses angoisses : une vie faite d'immédiateté (Peux-tu chanter à Berlin demain?) et de solitude, avec toujours une énorme exigence envers elle-même. Que le monde contemporain axé sur la mise en concurrence n'aide pas à apaiser. Il faut rester dans le game, aller à des avant-premières, continuer « à exister ». Les jeunes chanteurs travaillent désormais leur image sur les réseaux sociaux, jouent parfois même les égéries pour des marques. La compétition est extrêmement féroce et impitoyable, constate la soprano. Il faut aussi rester en forme physiquement - et belle et mince (idem pour les hommes) : à talent égal, c'est la fille mince que l'on engage. Rien n'est jamais acquis.

Dans les concours actuels, constate Guy Danel, on ne demande pas seulement aux jeunes de jouer très bien, mais aussi de proposer « quelque chose » aux producteurs. Les jeunes se demandent ce qu'il faut faire pour plaire… Sans parler encore de la pression matérielle : il faut vivre de ce métier. Thématique complexe, mêlant facteurs personnels, sociétaux,  et spécifiques au secteur, l'analyse du phénomène de la prise de médicaments dans le milieu classique passe toutefois par l'interrogation de son fonctionnement, de ses normes et ses valeurs : exigence permanente d'excellence, de performance, d'authenticité. Le violoncelliste rappelle aussi que, en ce qui concerne l'interprétation, les modes changent : ce qui doit être proposé de telle manière aujourd'hui sera différent demain.

Prestige ou magie?
Si la solution chimique ne constitue pas une réponse à moyen ou long terme (il faut envisager éventuellement une prise en charge plus large, d'autres pistes, comme la sophrologie, l'eutonie...), ils traitent de façon ponctuelle une situation tendue. Je ne veux pas vivre sur antidépresseurs parce que mon métier me rend folle, conclut Michèle Losier, il faut trouver un autre chemin pour me calmer. Aujourd'hui, j'ai un enfant, ça m'a aidé à relativiser. Ma carrière repart aujourd'hui, faite de hauts et de bas… Autre angle - ou pas, pour Guy Danel : À nous de récréer des lieux où le musicien est en phase avec ce qui est sa vocation initiale : faire de la musique parce qu'il l'aime. Et pour inscrire les rencontres stressantes dans une vision à plus long terme, comme étape d'un parcours et non fin en soi, le musicien crée, définit son identité, avec ses particularités, sa singularité, s'accepte différent de l'autre. L'homme poursuit : Je suis peut-être un grand naïf, mais je reste persuadé que, quand on voit des gens émerveillés, qu'on se remet dans des situations où la magie fonctionne, comme lors de concerts en milieu rural par exemple (cfr. l’initiative Concerts en nos Villages), on retrouve le plaisir de jouer, on finit par reprendre confiance. Une belle idée de renouvellement du métier.